Le chouchen

Auteur : Fañch Postic / décembre 2016
Chouchen(n) est aujourd’hui l’appellatif breton le plus habituel pour désigner l’hydromel et figure même à ce titre dans les différents dictionnaires de la langue française. Préparation à base d’eau et de miel – d’où son nom –, l’hydromel est connu dans une bonne partie de l’Europe depuis l’Antiquité. Sa consommation a chuté au Moyen Âge devant celle du vin considéré comme plus noble. Il faut attendre le XXe siècle pour que l’hydromel retrouve une place de choix et, dans le mouvement de renouveau musical et culturel de l’après 1968, devienne même la boisson identitaire bretonne qui accompagne l’essor des festoù-noz.

« Boisson des dieux »

Trace de la forte présence passée de l’hydromel, l’expression « mezo dall » qui, en breton, désigne le fait d’être totalement ivre, au point d’en perdre la vue, repose sur le breton mez, hydromel. Comme le vieil irlandais mid ou le gallois medd, ce dernier vient d’un mot indo-européen exprimant une idée de douceur et, par extension, le miel et la boisson qui en découle.

Mais, si l’hydromel est connu depuis l’Antiquité – on en fait même « l’élixir des dieux » –, le mot « chouchen » est curieusement absent des vieux dictionnaires bretons et n’apparaît, semble-t-il, qu’à la toute fin du XIXe siècle. Hydromel est généralement traduit par mez, présent dès 1499 dans le Catholicon, dictionnaire imprimé à Tréguier, ou, littéralement, par « dourvel » et « dourmel », composés de dour, « eau », et de mel, « miel ». On trouve également chufere en Trégor et, dans une partie du pays gallo, on parle de chami(ll)a(r)t.

Chouchen : appellation locale ou marque déposée ?

Extrait du journal dans lequel apparaît pour la première fois le mot « chouchen », sous la forme « Souchen ». Source : Union agricole et Maritime (15 novembre 1895), coll. CRBC.

La première mention du mot « chouchen », sous la forme « souchen », semble ne remonter qu’à 1895, quand un négociant rospordinois fait paraître dans l’Union Agricole et Maritime un entrefilet annonçant la mise sur le marché d’une nouvelle médecine efficace contre l’influenza. Est-ce une nouvelle appellation – qui sera semble-t-il officiellement déposée vers 1920 par Joseph Postic, maire de Rosporden et négociant –, ou une dénomination employée localement et oralement ? Toujours est-il qu’elle connaît une rapide notoriété. En avril 1900, un char du Chouchen mad (« bon chouchen »), présenté comme la « liqueur préférée des habitants de Rosporden », participe au défilé d’une cavalcade de bienfaisance. Dès 1904, dans un numéro de la Revue des Traditions Populaires, Georges Le Calvez donne souchen comme l’un des noms habituels de l’hydromel à côté de dourvel et de « chupéré». En 1913, sous le titre « Er chouchen », la revue Dihunamb en donne la recette et le terme sera désormais présent dans les différents dictionnaires bretons, tel le supplément de Pierre Le Goff au Dictionnaire Breton-Français d’Émile Ernault en 1919.

Publicité des années 1930 pour la maison Louis Le Bihan de Coray (Finistère). Coll. F. Postic Le chouchen passe pour être un remède souverain contre le rhume et autres affections hivernales : c’est dit-on un « chasse-grippe » (chas grip) efficace. Les producteurs Le Moal (Rosporden) et Le Bihan (Coray) le valorisent comme tel !

Dans les auberges de la région de Rosporden, le chouchen, servi directement au fût, connaît un essor commercial qui peut être la conséquence d’une crise du cidre. Dans les années 1830 déjà, Alexandre Bouët signalait que « quelques-uns, dans les années où le cidre manquait, faisaient de l’hydromel, cette boisson des anciens temps ». Toujours est-il que, dans une partie de la Basse-Cornouaille, le chouchen semble, au lendemain de la Première Guerre mondiale, concurrencer le cidre et les autres boissons alcoolisées. La rubrique des faits divers, qui ne manque pas de faire état des « méfaits du chouchen », témoigne à l’évidence qu’il est consommé par les couches sociales les plus modestes, ce qui ne l’empêche pas d’être servi lors de la réception de la fête des reines de Cornouaille de 1928 à Quimper.

Une production semi-industrielle et une notoriété régionale

La vente du chouchen se limite alors à une petite zone géographique, englobant les communes d’Elliant, Langolen, Tourc’h, Coray, Scaër, Leuhan, Laz. Rosporden, qui en est le centre, se lance, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans une production semi-industrielle qui contribue à faire de la cité cornouaillaise la « capitale du chouchenn », un titre que lui décerne l’écrivain Pierre-Jakez Hélias en 1961.

Extraits du journal Ar Bobl (09/02/1931, 21/12/1912 et 09/12/1932)Dès lors la notoriété du chouchen s’étend rapidement à l’ensemble de la Bretagne. En 1964, dans le numéro spécial-vacances du Peuple Breton, le « Petit lexique pour touristes en vacances en Bretagne » propose le « chouchenn » parmi les 22 termes ou expressions bretonnes à connaître : « Alcool de la famille des hydromels. Vous le trouverez surtout de Bannaleg à Rosporden. Si vous en abusez, attention ! Vous pourriez vous retrouver sur le dos. ». L’attachement à la région de Rosporden est encore manifeste. Mais, à partir de 1965, en différentes villes de Bretagne, des bars et crêperies en font un produit d’appel qui figure dans leurs publicités : le Bar brestois et la Crêperie Sainte-Anne à Rennes (1965) ; Chez Michou à Quimper (1969) ; le Bar écossais à Brest qui associe chouchen et Guinness (1972), Ty-Coz à Morlaix (1975), etc.

Dans les années 1960 apparaissent dans le journal le Peuple Breton des publicités qui illustrent le chouchen déjà en vogue à Rennes (1965) ou à Quimper (1969). (Le Peuple breton - Coll. CRBC)

Il est certain que la production semi-industrielle et l’organisation de la distribution de René Gall à Rosporden – auxquelles s’ajoutent, dans les années 1970 celles de Louis Le Bihan à Coray ou d’André Lozachmeur à Baye – ont permis au chouchen de répondre à la forte demande liée au mouvement de renouveau musical et culturel de l’après 1968 et ont contribué à en faire une boisson identitaire : à fête bretonne, boisson bretonne ! Or, à l’exception du cidre, il n’existe pas encore de boissons du cru : pas encore de bières ou de cola locaux ! Aussi, tout naturellement, tandis que le fest-noz connaît un engouement spectaculaire et franchit largement les limites de son territoire d’origine, le Centre-Bretagne, pour gagner l’ensemble de la région, Rennes, Nantes, mais aussi Paris et toutes les villes à forte implantation bretonne, le chouchen suit la même voie.

Aujourd’hui, subissant notamment la concurrence des bières issues des nombreuses microbrasseries bretonnes, il tend à être moins présent, mais est encore proposé par de nombreux producteurs désormais répartis dans toute la Bretagne.

Contrairement à ce que l’on lit souvent, le chouchen est bien de l’hydromel : si chacun avait sa propre recette qu’il gardait secrète (à chaud, à froid… en tenant compte de la température, de l’orientation du vent…), si certains y ajoutaient parfois du cidre, du jus de pomme, voire de l’eau-de-vie, la recette de base, traditionnelle, ne comportait que de l’eau et du miel (500 g de miel pour un litre d’eau) pour élaborer une boisson qui titrait de 14 à 16° et dont une légende tenace veut que celui qui en abusait tombait inévitablement à la renverse, en raison du venin d’abeille encore présent dans les préparations à l’ancienne.

 

Bibliographie

  • Bayon J., « L’hydromel chez les Celtes. Une boisson céleste », ArMen n° 86, juillet 1997, pp. 30-37.
  • Denieul P., Le Chouchen, l’élixir des dieux, éditions C.M.D., 7, 1999.
  • Foucher F., « Le chouchen, une boisson en pleine effervescence », ArMen, n° 86, juillet 1997, pp. 20-29.
  • Postic F., « Au pays du chouchen. L’apiculture en Basse-Cornouaille », Maner, n° 8, revue du manoir de Kernault, printemps 1993, pp. 4-9.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité