Saint Yves et l’identité bretonne

Auteur : Georges Provost / novembre 2016
Le 19 mai 1303, Yves Hélory meurt dans son manoir de Kermartin près de Tréguier. Prêtre ascétique, modèle de justice et de charité envers les pauvres, il est devenu un symbole d’identité bretonne, dans toute la province et à travers la « diaspora ». Singulier itinéraire, sans autre exemple en Bretagne : « N’en euz ket enn Breizh, n’en euz ket unan, n’en euz ket eur zant evel zant Erwan » (« Il n’y en a pas en Bretagne, il n’y en a pas un seul, il n’y a pas un saint comme saint Yves ») , dit justement le cantique trégorois de 1883.

Un itinéraire inattendu

Né dans une famille de petite noblesse trégoroise vers 1250, Yves a d’abord songé à une carrière de juge ecclésiastique, conforme à ses origines et aux études qu’il a suivies à Paris et Orléans, faute d’université en Bretagne. Devenu official (juge) de l’archidiacre de Rennes, il fréquente le couvent des Franciscains et leur appel à la pauvreté volontaire, pour suivre l’exemple du Christ, provoque chez lui un changement progressif de mode de vie. Il n’abandonne pas sa charge d’official – désormais de l’évêque de Tréguier –, mais il l’exerce avec une scrupuleuse équité et un grand souci des pauvres. S’il est aussi recteur de Trédrez puis de Louannec, il arpente surtout les routes du Trégor, pieds nus dans ses souliers lacés, prêchant l’Évangile avec ardeur. Sa proximité avec les miséreux le conduit à transformer son manoir de Kermartin en hospice. À sa mort, la foule se presse et les miracles se multiplient. Trente ans plus tard, leur mémoire est consignée dans l’enquête qui conduit à sa béatification puis sa canonisation par Clément VI le 19 mai 1347.

Idéal des prêtres, des juges et des justiciables, des ducs…

Lorsque la Papauté d’Avignon porte sur les autels un simple prêtre séculier, elle veut offrir un idéal au médiocre clergé paroissial du temps. Mais la figure de saint Yves est revendiquée par d’autres corps. Les hommes de loi l’adoptent très rapidement comme protecteur, dans toute l’Europe ou peu s’en faut : des statues, des peintures, des reliques… l’honorent de Prague à Breslau, de Louvain à Cologne. Les étudiants bretons de l’université d’Angers, les pèlerins bretons à Rome en font le patron de leur « nation ». Bientôt, les ducs désireux d’un culte dynastique appuient son culte de manière décisive, de Charles de Blois aux Montfort: Jean V, en particulier, fait ériger vers 1450 le portail Saint-Yves de la cathédrale de Nantes. Sur le corps du saint, il fait ériger un tombeau monumental dans la cathédrale et choisit de se faire inhumer à ses côtés. Sur ses innombrables statues, vitraux et peintures, le saint porte souvent la robe semée d’hermines. Yves reste pourtant d’abord un idéal de juge – préférant le bon droit du pauvre à l’argent corrupteur du riche – ainsi que le représentent des dizaines de groupes peints ou sculptés, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, presque toujours en Basse-Bretagne. Les Bretons n’invoquent-ils pas la justice de « saint Yves de Vérité » lorsque celle des hommes s’est avérée défaillante, jusqu’à demander au saint, dans la chapelle de Trédarzec, de faire périr la partie adverse ? Malgré l’hostilité du clergé, la statue maléfique ne disparaît qu’au début du XXe siècle.

Saint Yves, Monuments originaux de l'histoire de saint Yves - Gallica
Chapelle saint-Yves des Bretons à Rome - Wikimedia

Patron de la Bretagne

Dès l’origine, saint Yves est une figure populaire : à preuve la riche tradition orale du Trégor et du Goëlo. Mais il ne devient un symbole perçu par tous les Bretons que dans la seconde moitié du XIXe siècle. La volonté de l’Église catholique, l’engagement de l’historien Arthur de La Borderie qui édite en 1887 son procès en béatification, le souci d’affirmer la spécificité bretonne face à la IIIe République convergent en 1890 lors de la reconstruction du tombeau de Tréguier (démoli en 1794). En 1880, l’année où le 14 juillet devient fête nationale, l’évêque de Saint-Brieuc ne veut-il pas faire de la Saint-Yves la « fête nationale des Bretons » ? Yves demeure pourtant une figure consensuelle, chère à Ernest Renan, et son pardon du 19 mai attire comme jamais les foules. En 1924, les évêques bretons proclament saint Yves co-patron de la Bretagne avec sainte Anne. Le XXe siècle voit le renouveau de la dévotion des hommes de loi, présents au pardon de Tréguier à partir de 1936. Il achève surtout la « bretonnisation » de saint Yves, flambeau d’une identité culturelle redécouverte avec fierté, en particulier chez les Bretons de la diaspora, à Paris ou au Havre. Le large succès du prénom Yves et de ses équivalents bretons (Erwan, Youenn, etc.) signale une appropriation collective, dans toute la Bretagne désormais. Les pardons traditionnels demeurent courus, à Tréguier comme à Bubry ou ailleurs. Mais la mémoire de saint Yves – souvent implicite ou réduite à la dimension humanitaire et « ouverte » accordée à une société sécularisée – passe aussi par la Fest’Yves/Gouel Erwan (1997) puis la Fête de la Bretagne/Gouel Breizh (2009), célébrée de Bangkok à New York.

 

 

Pardon de Tréguier - INA

Bibliographie

  • Jean-Christophe Cassard, Saint Yves de Tréguier. Un saint du XIIIe siècle, Paris, Beauchesne, 1993.
  • Jean-Christophe Cassard, Jacques Dervilly et Daniel Giraudon, Les chemins de saint Yves,Morlaix, Skol Vreizh, 1994.
  • Jean-Christophe Cassard, Georges Provost (dir.), Saint Yves et les Bretons. Culte, images, mémoire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004.
  • Jean-Marie Guillouët, « L’iconographie de saint Yves et la politique dynastique des Montfort à la fin du Moyen Âge », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. 107, 2000, p. 23-40.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité