Attestée dès la plus haute Antiquité et toujours présente dans certaines régions du monde, surtout en Afrique et en Asie, la rage fut certainement l’une des maladies qui effrayèrent le plus les humains. Il s’agit d’une infection mortelle provoquée par un virus qui touche essentiellement les mammifères. Du point de vue des humains, le péril rabique est d’abord sanitaire, puisqu’ils craignent d’être mordus par des bêtes enragées, mais il est aussi économique, car leurs animaux domestiques, bétail en tête, peuvent en être victimes, ce qui oblige à des abattages puis à des enfouissements en cas de suspicion de morsure ou à la vue de symptômes alarmants. La vaccination, développée par Galtier et Pasteur dans les années 1880, doit intervenir peu de temps après la morsure virulente pour être efficace, mais les contraintes matérielles l’ont longtemps limitée aux humains et aux animaux ayant une certaine valeur financière ou sentimentale. Si aujourd’hui comme hier, c’est le chien qui est le principal vecteur et la première victime du virus rabique, d’autres animaux ont joué et jouent encore un rôle important dans sa propagation. Comme le montrent les documents anciens (archives, articles de presse, etc.) produits en Bretagne les siècles passés, il apparaît que les loups ont joué un certain rôle dans la longue histoire de la rage dans notre région.
Une contamination liée au mode de vie des loups
L’historien Pierre Le Buhan, qui a mené un important travail de recension dans les archives départementales de la Bretagne historique, a relevé 36 attaques de loups enragés sur des personnes entre 1610 et 1877, chiffre auquel on pourrait sans doute ajouter l’attaque d’un homme, de vaches et de chiens par un loup au comportement plus que suspect à Saint-Goazec (29) en 1878. On peut penser que bien davantage de loups ont été victimes du virus rabique mais que l’absence de contacts avec les humains au cours de leur maladie les a fait passer sous nos radars. En outre, du XVIIe au XIXe siècle, les personnels de santé et les pouvoirs publics ne disposaient pas, contrairement à aujourd’hui, de techniques scientifiques permettant d’attester avec certitude qu’un animal était bien enragé ou non. Pour évaluer l’état rabique d’un loup suspect, les vétérinaires se basaient sur certains symptômes, en particulier l’hydrophobie, sur des comportements inhabituels, comme des attaques sur des groupes d’humains adultes, sur certains signes post mortem, comme la vacuité de l’estomac ou de la vessie en raison de la paralysie du larynx provoquée par la maladie, et, enfin, sur le développement de la rage a posteriori chez des personnes ou des animaux mordus par le loup suspect.
Faute d’observations directes étant donné leur grande prudence vis-à-vis des humains, il est difficile d’avoir des certitudes concernant la manière dont certains loups de Bretagne furent contaminés par le virus rabique. Ceux-ci peuvent contracter la rage au sein de la meute, comme l’ont montré des études menées en Alaska et en ex-URSS dans les années 1970-1990. Entre loups, la contamination peut, en effet, être due soit à une morsure causée par l’agressivité incontrôlable du malade qui s’en prend à l’un de ses compagnons, soit à un léchage interindividuel pratiqué sur une plaie ou sur une muqueuse, par exemple lorsque les louveteaux lèchent le museau des adultes pour qu’ils leur régurgitent de la nourriture. Les loups peuvent également se voir transmettre le virus à la suite d’un contact avec des chiens enragés, comme cela pouvait arriver avec des chiens de ferme ou de chasse, voire avec des chiens errants. C’est ce qui s’est peut-être passé le 23 novembre 1877 à Dinéault (29) quand une louve enragée s’en prend à de nombreuses personnes. Depuis plusieurs mois déjà, de nombreux incidents provoqués par des chiens enragés ou suspectés de l’être semaient l’inquiétude au sein des populations et des autorités du Finistère, aussi bien à Hanvec, Plouhinec, Plomelin, Elliant, Lanriec, qu’à Quimper. Il est donc possible que cette louve ait été mordue par un de ces chiens malades, puis qu’elle se soit déplacée avant que la maladie ne se déclenche, alors qu’elle se trouvait à Dinéault.
Parmi les cas de loups enragés dont la date précise apparaît dans les documents, le mois d’avril se détache avec plus d’un quart des occurrences. Cette prépondérance du début du printemps est à mettre en relation avec le cycle annuel du loup. La saison hivernale, en particulier février-mars, correspond, en effet, à la période de reproduction au sein de l’espèce, ce qui donne lieu à de nombreux déplacements et à de fréquents contacts, parfois violents, dans le cadre de la recherche d’un ou d’une partenaire. Si, à cette occasion, un loup a eu le malheur de croiser un congénère ou un chien porteur du virus rabique, il est possible qu’il soit contaminé à son tour. Après plusieurs semaines d’incubation asymptomatique, donc plutôt en avril, l’animal mordu va développer la rage.
Le loup enragé, une bête souffrante et dangereuse
Quand un animal sain est mordu ou léché par un animal enragé, le virus contenu dans la salive entre dans l’organisme et remonte lentement par la voie des nerfs jusqu’au cerveau où ils provoquent des troubles majeurs et, souvent, spectaculaires. La maladie se manifeste d’abord par une forte fièvre et des démangeaisons sur la cicatrice laissée par la morsure. Très vite, des troubles neurologiques apparaissent : les loups ont des problèmes de vision, comme des hallucinations ou un strabisme subit ; leur peau devient hyper sensible ou, au contraire, totalement insensible ; le larynx est paralysé, ce qui modifie les sons émis par l’animal et, surtout, ce qui l’empêche de manger, de boire et même d’avaler sa salive qui s’écoule alors abondamment de sa gueule ; les membres sont peu à peu paralysés, le loup se mettant alors à boiter voire à chuter sans raison apparente. Le signe le plus évident de la maladie pour les observateurs humains est bien sûr l’agressivité exacerbée qui pousse les loups enragés à attaquer une ou plusieurs personnes, y compris des adultes vigoureux ou des groupes nombreux, s’acharnant sur leurs victimes sans même les manger puisqu’ils sont dans l’incapacité de déglutir. Parfois, ils ne s’en prennent qu’à une seule personne, comme à Elven (56) en 1675, à Ploujean (29) en 1778 ou encore à Boussay (44) en 1804. Bien souvent, ce sont plusieurs personnes qui sont atteintes par la bête malade, comme à Quimperlé (29) en 1783, où quinze personnes sont touchées. C’est hélas la Bretagne qui détient le record du nombre de victimes d’une bête enragée. Le 24 avril 1851, une louve malade de la rage agressa, au cours d’une errance d’une dizaine d’heures entre Le Haut-Corlay (22) et Bourbriac (22), pas moins de 48 personnes, dont 18 moururent de la rage, et 95 bestiaux, qui furent tous abattus par la suite. Une fois que le loup, ou n’importe quel animal, manifeste les symptômes rabiques, il n’y a aucun espoir de guérison. L’individu est condamné à mourir, au bout de seulement quelques jours de maladie, soit d’un épuisement complet, soit au cours d’une crise furieuse, soit en raison d’une paralysie du système cardiorespiratoire. Cette issue inéluctable est parfois accélérée lorsque le malade s’en prend à des humains qui ne se laissent pas attaquer sans réaction. Ainsi, la louve enragée apparue au Haut-Corlay est abattue d’un coup de fusil à Bourbriac après une battue générale, tandis qu’à Saint-Goazec (29), en 1878, c’est un fermier qui tire sur le loup quand il voit ses chiens se faire agresser dans la cour de sa ferme. Il arrive aussi que des animaux mettent à mort un loup enragé, comme en 1783 entre Locmélar et Ploudiry (29), où des vaches parviennent à coups de cornes à tuer une bête furieuse qui avait déjà mordu dix personnes.
L’éradication de l’espèce lupine en Bretagne et en France à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle a logiquement entraîné la disparition de la figure du loup enragé, celle-ci ayant sans doute contribué à forger la légende noire de cet animal. Heureusement, le retour du loup en Bretagne se fait aujourd’hui dans un contexte d’élimination de la rage chez les mammifères terrestres autochtones de notre région. Il n’y a donc plus de risque de croiser la route d’un loup enragé dans nos contrées.
