Aux sources du combat nucléaire breton en Basse-Loire

Auteur : Hubert Chémereau / décembre 2016
On ne peut comprendre Plogoff sans aborder les luttes antinucléaires qui se développèrent au sud de la Bretagne dans les années 1970. En 1975, c’est le combat victorieux d’Erdeven qui donne le « la », avec dans son sillage en Basse-Loire Corsept, très vite abandonné au profit du Pellerin près de Nantes.

Enquête d’utilité publique et « mairies annexes »

En 1973, dans le cadre du VIe plan, le gouvernement français décide de lancer un ambitieux programme nucléaire avec la construction de centrales électronucléaires de 8 000 à 13 000 mégawatts. Dès 1974, plusieurs sites en Bretagne sont dans les cartons d’EDF : Beg-an-Fry, Corsept, Erdeven et Plogoff. Comme pour Plogoff, Le Pellerin entre dans l’actualité au moment de l’enquête d’utilité publique. En janvier 1977, pour retarder l’achat des terrains du site convoité par EDF, est créé un groupement foncier agricole. Le 8 mai, 10 000 personnes participent à la première fête antinucléaire sur le site. Le préfet de Loire-Atlantique donne des consignes aux douze maires des communes situées autour du site pour la procédure d’enquête d’utilité publique. Sept maires refusent d’entrer dans le jeu. L’affichage qui est fait par les autorités à la place des maires réfractaires pour annoncer le début de l’enquête est brûlé. Au Pellerin, l’accès de la mairie est barré par des engins agricoles et le sous-préfet se fait copieusement arroser de lisier. Face aux manifestations, le préfet est obligé de trouver une parade au blocage des mairies où peuvent être consultés les registres d’enquête. L’administration inaugure la pratique des camionnettes gardées par les forces de l’ordre et baptisées « mairies annexes ».

Manifestation contre la centrale nucléaire du Pellerin, Nantes, vers 1977. [CHT, clichés Hélène Cayeux]

Un procès pour « acte de guérilla »

Le 2 juin, à Couëron, la mairie est envahie par des manifestants qui neutralisent deux gendarmes pour s’emparer des registres qui finissent en feu de joie. Les autorités réagissent en arrêtant à leur domicile quatre agriculteurs et une agricultrice. Un conseil municipal extraordinaire apporte son soutien aux inculpés. La force de ce mouvement populaire est sa non-violence. Craignant une contagion, le procureur maintient le mandat de dépôt jusqu’au procès en arguant qu’on est devant un « acte de guérilla ». Le 9 juin, veille du procès, 1 500 personnes se réunissent à Nantes. Devant le tribunal, le leader paysan Bernard Lambert approuve le mode d’action non violent en marge de la légalité. Dans cet esprit, un autre grand nom de la Bretagne militante est aussi présent, le général Jacques Pâris de Bollardière qui s’est déjà opposé aux essais nucléaires en Polynésie. Le jugement jette le trouble avec 8 mois de prison dont 6 avec sursis. La stupeur devant le Palais de justice se mue en combativité à Saint-Jean-de-Boiseau, où une quarantaine de manifestants déchirent le dossier d’enquête. La riposte des gardes mobiles préfigure la politique répressive de l’État à Plogoff. La colère ne retombe pas, avec 2 000 manifestants à Nantes le 14 juin et des affrontements violents à Cheix-en-Retz. Le 11 juillet, l’enquête est close dans la confusion. Le 18 octobre 1978, les conseils municipaux du Pellerin et de Cheix-en-Retz démissionnent en raison de l’avis favorable du Conseil d’État à EDF.

Rassemblement sur le site du Pellerin, contre l'installation d'une centrale nucléaire, 1977. [CHT, coll. UD CFDT 44]

Le Pellerin et Plogoff solidaires dans l’action

La dernière délibération des deux conseils est un jumelage avec Plogoff qui va être effectif l’année suivante au moment où les événements se précipitent dans le Cap Sizun. Plus rien ne sera comme avant dans les luttes antinucléaires bretonnes. La solidarité et la communauté d’action se renforcent entre l’estuaire de la Loire et le Cap Sizun. Le 28 mars 1979, la fusion partielle du cœur du réacteur nucléaire de la centrale de Three Mile Island en Pennsylvanie provoque une vague de défiance envers cette énergie à travers le monde occidental. Le 20 avril, les autorités demandent des études complémentaires concernant le site du Pellerin en raison de la proximité de Nantes. Manière d’enterrer le projet sans montrer que le pouvoir recule devant ces « irréductibles Bretons ». La leçon est retenue par les habitants de Plogoff, qui prennent le relais en reproduisant le mode de lutte inauguré au Pellerin. Les gens du Cap l’adaptent à leur terrain en apportant leur touche personnelle. En 1981, dans la foulée de l’abandon du projet de centrale nucléaire à Plogoff, le site du Pellerin est gelé.

La « centrale baladeuse » migre en aval de l’estuaire

L’année suivante, le projet d’EDF réapparaît un peu plus loin au Carnet. Débutent alors quinze années de luttes jalonnées d’actions de terrain parfois très violentes, de procès, de manifestations de masse et de rassemblements festifs. En 1982-83, la brutalité des forces de l’ordre, lors des premiers mouvements de contestation sur le site, est particulièrement significative de la volonté du pouvoir central de faire plier les Bretons. Les habitants de Plogoff répondent présents dans les moments difficiles, comme lors des opérations de sondage des sols du Carnet sous l’autorité du préfet. La « centrale baladeuse » de l’estuaire sera définitivement abandonnée en 1997 après le rassemblement de plus de 30 000 personnes le 1er juin 1997, avec en point d’orgue une chaîne humaine de 30 km entre Paimboeuf et Le Pellerin. En 2011, dans Ouest-France, Annick Bruneau, ancienne présidente du comité Basse-Loire Sans Nucléaire rappelle que « pendant quinze ans, ces agriculteurs ont refusé de vendre des terrains, ont résisté aux menaces, aux pressions, à l’hostilité quotidienne des pro-nucléaires ». Elle poursuit « Il y eut des années difficiles, des passages à vide, des procès. C’était dur. Au Pellerin, les agriculteurs arrosaient les forces de l’ordre avec du lisier, les troupeaux de vaches étaient lancés contre la force publique. Nous allions à Plogoff et les gens de Plogoff venaient ici. Une tradition de lutte s’est ainsi forgée, associant ville et paysans ».

 

Proposé par : Bretagne Culture Diversité