La Bretagne dans la guerre de 1914-1918 : un quotidien bouleversé

Auteur : Didier Guyvarc'h / septembre 2017
L’image dominante de la Grande Guerre est celle des tranchées. Le face à face des soldats qui se prolonge pendant quatre ans justifie l’appellation de « front » ; il se distingue de « l’arrière » des civils. En mettant en évidence le caractère total du conflit, les historiens suggèrent, depuis les années 1990, de nouvelles appellations pour l’arrière : « l’autre front », le « front de l’arrière »… Ces nouvelles désignations conviennent bien à la situation de la Bretagne, qui ne connaît pas de combats terrestres mais est pourtant un front maritime, un front économique, social et culturel.

La mobilisation économique et financière

L’abondance des pertes au tout début de la guerre, la prolongation inattendue des combats entraînent une mobilisation très large des hommes de 20 à 47 ans. Les classes les plus jeunes sont le plus précocement et le plus massivement sollicitées : 90 % des hommes de la classe 1912 et des suivantes sont mobilisés. Or la Bretagne a une population plus jeune que le reste de la France : l’âge moyen y est de 28 ans et 7 mois alors qu’il est de 32 ans et 3 mois au niveau national ; le taux de mobilisation générale y est donc plus élevé. Cette démographie bretonne particulière est plus spécifique des campagnes, où les très grandes familles sont encore nombreuses. Vigneux-de-Bretagne est ainsi la commune la plus touchée en Loire-Inférieure : 915 des 3 063 habitants sont sous les drapeaux ; 211 meurent au cours de la guerre, soit 6,75 % de la population totale. Ces morts de Vigneux sont presque tous des agriculteurs (195).

Mobilisation de tous les bras (femmes et anciens) pour soutenir la production agricole - Collection Alain Breteau
Une contrainte très forte pèse sur la Bretagne dès l’été 1914 : assurer l’approvisionnement des soldats avec moins de main-d’œuvre. Si des friches apparaissent et si des rendements baissent, la situation dans les campagnes se détériore toutefois moins qu’en ville. D’une part, le travail des femmes, l’aide des enfants, l’emploi des prisonniers de guerre, les permissions accordées aux soldats à partir de 1915 pour les gros travaux de la terre limitent la baisse de la production ; d’autre part, la hausse des prix des produits agricoles améliore les revenus des femmes dans les campagnes, comme le note le préfet du Finistère en 1916. En 1918, l’instituteur de Saint-Lormel décrit même une modification des apparences chez certaines femmes, signe de relative aisance. À l’inverse, la pénurie et le rationnement s’installent dans les villes.

La pénurie, qui entretient la hausse des prix, touche aussi le secteur de la pêche. Entre 1914 et 1918, 257 bateaux bretons sont détruits. Cette activité est pratiquée par les plus âgés car beaucoup d’inscrits maritimes sont enrôlés dans la « Royale ». Elle est limitée par l’autorité militaire. Cette autre contrainte suscite de nouvelles pratiques de pêche près de la côte. Des espèces autrefois délaissées sont capturées avec des engins interdits avant la guerre. Mais, alors que la demande des conserveries augmente pour nourrir le front, la guerre sous-marine menée par les Allemands freine l’activité à partir de 1916.

La guerre modifie aussi les conditions et les objectifs de la production industrielle. L’approvisionnement du front est le moteur des usines bretonnes. À Nantes, par exemple, les biscuiteries LU et BN se convertissent à la fabrication du « pain » de guerre ; Cassegrain et Beauvais livrent à l’armée du « singe », du corned-beef. Près de 2 000 ouvriers et ouvrières travaillent dans 29 usines ou ateliers qui produisent des uniformes. C’est, bien sûr, le secteur métallurgique, reconverti en usines d’armement, qui emploie le plus grand nombre de salariés nantais : 21 800 dont 4 700 femmes et 2 250 enfants.

Le "pain de guerre", descendant direct du biscuit de mer  est généralement fabriqué par des biscuiteries civiles - collection Alain Boucheres

Emprunts nationaux - Collection Alain Breteau
Par les réquisitions, par les commandes, l’État joue un rôle déterminant dans la vie économique. Il s’appuie sur les autorités locales, les maires, pour mettre en œuvre une économie de guerre qui pose la question cruciale du financement de la dette contractée. L’appel aux Français à « verser leur or pour la France », à participer aux emprunts nationaux et aux multiples journées patriotiques, trouve un large écho en Bretagne : l’Ille-et-Vilaine et la Loire-Inférieure sont les 3e et 4e départements français pour l’importance des sommes versées lors de ces journées.

La mobilisation sociale et culturelle

La mobilisation économique et financière pour le front modifie les rôles sociaux traditionnels attribués aux femmes et aux enfants. Les Bretonnes ont toujours travaillé, en particulier dans l’agriculture, et la guerre leur confère une nouvelle fonction à la campagne, celle de chef d’exploitation. Mais c’est surtout dans les villes que de nouveaux possibles s’ouvrent à elles. Elles sont employées dans les usines d’armement et sont parfois plus nombreuses que les hommes : 3 000 à la pyrotechnie de Brest en 1917 pour 2 500 hommes.

Ouvrières de la poudrerie de Pont-de-Buis pendant la première Guerre mondiale (6000 employés en 1916 au lieu de 400 en temps de paix). Les ouvrières travaillent aux mélanges des poudres. Ce savant mélange est constitué sur une toile que l'on secoue à ses quatre coins. Un travail physique qui se fait dans la crainte d'un drame. Les mains qui se crevassent au contact des produits chimiques dont on se saisit avec les mains - Cartolis

À la douillerie de l’arsenal de Rennes, elles sont 5 100 en 1918. À Rennes en juin 1917, ces « munitionnettes » sont à la tête d’un mouvement social pour obtenir de meilleurs salaires et plus de respect de la part de l’encadrement. Elles remplacent les hommes dans les écoles de garçons, dans la conduite des tramways, la distribution du courrier. Elles s’engagent comme volontaires pour soigner les blessés dans cette grande région sanitaire que devient la Bretagne, loin de la zone des combats. Elles apparaissent comme les « anges blancs », les « grandes consolatrices » qui apportent soins et réconfort aux 800 000 soldats qui ont transité dans les nombreux hôpitaux temporaires bretons. Les enfants, par leurs dessins, témoignent de l’étonnement que suscite cet accès, momentané, des femmes à de nouvelles fonctions. Le clergé breton s’inquiète d’une éventuelle émancipation et la presse catholique multiplie les rappels sur les enseignements des Écritures quant à la place des hommes et des femmes.

Journée des Bretons  du Finistère 1915 En octobre 1915, le préfet du Finistère organise une «Journée du Finistère» destinée à recueillir des fonds pour les soldats mobilisés, tuberculeux ou prisonniers. L’affiche destinée à promouvoir la collecte qui aura lieu le 10 octobre 1915, porte deux textes patriotiques, l’un en breton de Frédéric Le Guyader, l’autre en français de Auguste Dupouy, témoignant que si l’on défend la France on est aussi Breton. À cette occasion, un petit ouvrage réunissant des poèmes et des dessins de différents auteurs, comme Charles Le Goffic, Théodore Botrel, Frédéric Le Guyader est proposé à la vente - Cartolis
Les enfants eux-mêmes sont mobilisés pour « l’effort » de guerre. À l’école, l’enseignement cherche à justifier la « guerre du droit », le patriotisme. Les enfants participent aux journées patriotiques, rendent visite aux blessés, aux mutilés ; ils fleurissent les tombes à la Toussaint et rendent même hommage à l’un des leurs, un enfant soldat, « Le Petit Poilu » du Faouët, engagé à 15 ans, tué à 18 ans.

La guerre est pour la société bretonne un accélérateur de ses mutations. Elle est l’occasion d’une ouverture forcée au monde, un seuil de mondialisation. Dès les premiers jours de la guerre, des réfugiés gagnent la région, en particulier des Belges. Ils sont suivis des prisonniers de guerre allemands, qui subissent l’hostilité initiale de la population. Celle-ci change d’attitude quelques mois plus tard quand ces prisonniers deviennent une force de travail à bon marché. Dans les ports bretons débarquent des troupes anglaises en 1914, russes en 1916… surtout américaines à partir de 1917. Les Sammies font de Nantes-Saint-Nazaire et de Brest leurs bases principales et la Bretagne découvre le jazz, le chewing-gum et la ségrégation raciale dans l’armée américaine. Les hôpitaux temporaires, les usines deviennent des lieux de contact entre les Bretons et les étrangers. Si l’accueil est souvent chaleureux dans les premiers temps, les relations se tendent et la xénophobie se manifeste, en particulier à l’encontre des « Sidis », la main-d’œuvre coloniale d’Afrique du Nord. Interpellée par l’altérité, l’identité de la Bretagne est questionnée par la guerre.

Tirailleurs algériens et sénégalais blessés en convalescence à Nantes - Collection Alain Breteau

La mobilisation des esprits emprunte toutes les voies pour s’imposer. De 1914 à 1918, la bretonnité est ainsi largement utilisée pour associer la petite patrie à la grande. La langue bretonne est mobilisée par l’État pour convaincre la population de souscrire aux emprunts nationaux. Théodore Botrel, chansonnier aux armées, inspire des séries de cartes postales qui sont expédiées au front. La presse régionale, sous contrôle, exalte la valeur particulière des soldats bretons. Ce recours aux signes distinctifs de la Bretagne pour conforter le patriotisme n’a qu’une fonction de circonstance. Ces usages favoriseront pourtant l’apparition d’une nouvelle image qui remplace celle du « plouc » et de Bécassine. Ce recours aux marqueurs de la bretonnité pendant la guerre se retrouve dans la construction de sa mémoire. La place et le sens qui leur sont donnés révèlent des enjeux mémoriels différents, parfois opposés. La mémoire de la guerre peut être aussi une guerre de la mémoire.

« Emprunt de la victoire ». Utilisation de la langue bretonne pour financer la guerre - Archives du Finistère

Proposé par : Bretagne Culture Diversité