La chanson populaire de langue bretonne sur feuilles volantes

Auteur : Daniel Giraudon / novembre 2016
En Bretagne, peu de genres littéraires ont été aussi étroitement liés à la vie du petit peuple que la chanson. Longtemps, sa diffusion s’est faite par communication de bouche à oreille et sa conservation par passages successifs de mémoire en mémoire. Une fois suffisamment répandue la connaissance de l’écriture et de la lecture, on s’est mis à imprimer et vendre sur la voie publique des chansons sur feuilles volantes. Si l’on peut faire remonter la fonction de chanteur relativement loin dans le temps, le marchand de chansons nouvelles sur feuilles volantes en langue bretonne ne semble guère avoir exercé son commerce avant le XVIIe siècle. On situe l’âge d’or de cette production à la charnière des XIXe et XXe siècles. Alors, les deux répertoires vont cohabiter pendant un certain temps, mais les chansons nouvelles, sorties de l’imprimerie, vont progressivement prendre le pas sur le registre plus ancien.

L’imprimerie était pourtant arrivée très tôt en Bretagne puisque, dès 1499, on imprimait à Tréguier un dictionnaire breton-latin-français, le Catholicon de Jehan Lagadeuc. Mais, après des hauts et des bas, il faudra attendre l’année 1620 pour voir la Bretagne se doter véritablement d’imprimerie.

Naissance et développement des chansons sur feuilles volantes

Au XVIIe siècle, à la faveur d’une longue période d’évangélisation inaugurée par Dom Michel Nobletz (1577-1652) et poursuivie par son disciple jésuite, le père Julien Maunoir (1606-1683), la Bretagne connaît un extraordinaire renouveau religieux au cours duquel se met en place la vente de cantiques en breton sur feuilles volantes.

Au cours des deux siècles qui vont suivre, les progrès mécaniques et techniques de l’imprimerie vont donner un autre coup de fouet à l’édition de chansons sur feuilles volantes. Certaines dynasties d’imprimeurs comme les familles Lédan à Morlaix ou encore Le Goffic à Lannion vont littéralement inonder la Bretagne de ces feuillets populaires.

C’est aussi au milieu du XIXe siècle que va naître et se développer la presse dans les villes. Le journal, qui va chercher son information aussi bien sur le plan local que sur l’ensemble du pays voire même à l’étranger, ouvre de nouveaux horizons à une population longtemps repliée sur elle-même. Toutefois, cette presse, qui n’est qu’en français, reste inaccessible à une grande partie de la masse rurale bretonnante désireuse d’avoir également connaissance de ce qui se passe ailleurs. Alors les compositeurs de chants populaires vont devenir avant l’heure les journalistes du petit peuple des campagnes. Ils vont puiser à cette nouvelle source, même si c’est un obstacle pour une grande partie d’entre eux car issus des couches les plus basses de la population et souvent plus ou moins illettrés. Mais ils sauront trouver dans leur entourage ceux qui leur liront la presse en français et la leur traduiront en breton. Parmi ces lettrés figurent des clercs dont les œuvres également imprimées serviront de modèles à ce petit monde de la chanson bretonne sur feuilles volantes. Ils contribueront beaucoup à son style caractéristique cloué au pilori par les folkloristes du XIXe siècle et considéré comme un « détestable jargon mixte ».

Pardon de Ste Anne la Palue - Le chanteur de complaintes bretonnes - Coll. Cartolis

Les thèmes des chansons sur feuilles volantes

Les compositeurs de plein vent, des pardons, des foires et marchés, seront les chroniqueurs des villages, se chargeant d’en fixer pour un temps les événements heureux et malheureux : crimes, naufrages, calamités diverses, départs à l’armée, chansons d’amour, faits historiques, vies de saints, etc. Ils répandent l’information par le chant et leurs feuilles sont un élément supplémentaire pour en garder le souvenir.

Leurs œuvres imprimées restent longtemps empreintes de conservatisme. Ils se font volontiers censeurs, demandent à chacun de garder son rang et jugent les mauvaises conduites. Leurs avis reflètent bien la mentalité des autorités en place qui surveillent leurs compositions. En outre, véritables auxiliaires du prêtre, ils prolongent dans la rue l’enseignement de la doctrine catholique.

Évolution du monde rural

Au tournant du XXe siècle, les chansons sont de plus en plus engagées, de plus en plus en prise avec les idées nouvelles. Ainsi, la chronologie de cette production imprimée contribue à mettre en lumière l’évolution des milieux ruraux de Basse-Bretagne au long du xixe siècle et jusqu’au milieu du xxe. Le monde paysan se dirige vers d’autres formes de vie sociale et vers une autre mentalité.

La feuille volante cède progressivement la place aux journaux et la chanson en langue bretonne perd aussi l’importance qu’elle avait pu avoir. Mais à la faveur du renouveau culturel des années 1960-1970 et jusqu’à nos jours, elle retrouve une nouvelle vitalité. Elle va alimenter notamment le répertoire des chanteurs de kan ha diskan lors des festoù-noz inscrits récemment au patrimoine culturel immatériel par l’UNESCO.

Bibliographie

GIRAUDON D.

  • Chansons populaires de Basse-Bretagne sur feuilles volantes, Skol Vreizh, n° 2, Morlaix, 1985, 131 p.
  • « L’univers oral des bretonnants », pp. 159-167 ; « La chanson populaire de langue bretonne sur feuilles volantes », pp. 171-176, in Cultures de Bretagne, Skol Vreizh, 2004.
  • « Chanteurs-chansonniers de Basse-Bretagne et feuilles volantes aux XIXe et XXe , Actes du colloque de Gaillac des 28-30 novembre 2003, Isatis cahiers d’ethnomusicologie régionale, pp. 103-115, La Talvera, 2005.
  • Chanteurs de plein vent et chansons sur feuilles volantes en Basse-Bretagne, Colloque international « Musiciens des rues, Musiques dans la rue », Paris, Musée des ATP 12-13 mars 1998, in Ethnologie française, 1999/1, tome XXIX, pp. 22-34, PUF.

OLLIVIER J.

  • Catalogue de la chanson populaire bretonne sur feuilles volantes, Quimper, 1942.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité