La glacière du port de pêche lorientais

Auteur : Soazig Le Hénanff / mai 2020
Ce mois d’août 2020, la glacière du port de pêche fêtera ses cent ans. Cette fabrique s'inscrit dans le plan national établissant une chaîne de froid entre Saint-Pierre-et-Miquelon, via Lorient, et les consommateurs français de poissons pêchés sur les bancs de Terre-Neuve. L’échec de cette chaîne n’altère en rien l’ambition initiale de l’État. L’inauguration en grande pompe ce 29 août 1920 marque bien les prémices d’une grande aventure industrialo-portuaire. Mise en service en février 1922, ce premier bâtiment industriel produisant du froid annonce le premier port de pêche industriel français.

C’est dans cette baie de Keroman que je construirais le port, et sur le rocher de la pointe de la Perrière, j’établirais le Frigorifique ». Déjà en 1904, l’ingénieur Henry Verrière (1876-1965) imaginait les contours de la future cité du poisson à Keroman qu’il réalisera 14 ans plus tard.

La construction du frigorifique débute à Keroman en mai 1919. L'édifice, érigé par la compagnie Sulzer, doit répondre à quatre besoins : la fabrication de la glace, sa distribution et sa conservation ainsi que la congélation du poisson. Ces quatre usages sont bien lisibles sur les façades. Pour contenir le froid, les murs extérieurs sont faiblement percés. De simples fentes aux allures de meurtrière ponctuent les trois premiers étages réservés au stockage et à la congélation. Le dernier niveau concentre le lieu de production. Il est éclairé par des ouvertures ne devant pas dépasser 3 m2. Quatre ascenseurs extérieurs facilitent l’accès aux étages quand les portes du rez-de-chaussée s’ouvrent sur les frigos loués aux pêcheurs. La salle des machines et ses annexes jouxtent le bâtiment. La face, côté bassin et criée, est réservée à la distribution.

Vue du port de Keroman, à droite la glacière. Carte postale. Musée de Bretagne : 993.0133.2094.Le bâtiment s’ancre sur un soubassement de voûtes en béton et de piliers en moellons de granite posés sur le rocher. De cette assise, s’élèvent, sur cinq niveaux, les murs en maçonnerie de pierres enduites de ciment. Le béton armé est utilisé pour l'ossature intérieure quand les briques d'agglomérés isolées de panneaux de liège cloisonnent les salles prévues pour le stockage de 1 500 tonnes de glace et 2 000 tonnes de poissons. La toiture, à l'origine en shed couverte de tuiles, est remplacée en 1955.

La congélation n'est encore qu'à ses balbutiements. C'est le système du Danois Ottesen, testé en 1912, qui est retenu. « Dans des grands bacs à saumure, des séries de mouleaux sont remplis d’eau douce, puis réfrigérés à – 10°C pendant une douzaine d’heures. A l’aide d’un pont roulant, les rames de mouleaux sont soulevées puis démoulées sur une table. Les pains de glace de 25 kgs ainsi constitués descendent aux niveaux inférieurs à l’aide d’un toboggan pour être soit stockés, soit concassés par les broyeurs. Cette glace pilée est acheminée sur tapis roulant vers les bateaux ou par wagonnet jusqu’aux halles et magasins des mareyeurs ».

Par jour, 120 tonnes de pains de glace sortent des mouleaux et, en une heure, est congelée 1,8 tonne de poissons. L’usine tourne en 3/8 parfois 7 jours sur 7. L'équipe, jusqu'à 70 personnes, travaille sous des températures oscillant entre -10° et -20° C. En 1970, la fabrication passe à 450 tonnes en barre ou sous forme de paillettes depuis 1965. La production de pain de glace cesse en 1991, les paillettes en 2005, date de la fermeture du frigorifique destiné alors à la destruction.

Ce grand et haut bâtiment gris a perdu la blancheur de ses origines et la noblesse d’une architecture industrielle aux airs d’art décoratif. Dans les étages, si la glacière se dégrade, elle conserve bien des traces de cette activité industrielle révolue dont la zone de production aux matériels encore présents. Elle ne laisse personne insensible. Pour les uns, la glacière est fascinante et offre ses surfaces au Street Art. Pour les autres, cet immeuble concentre deux logiques qui s’opposent : celle d’une part de sa conservation au motif de la qualité architecturale, au nom des valeurs d’ancienneté et d’une certaine importance historique ; celle d’autre part qui défend sa destruction au motif du développement économique portuaire.

Vue du port de Keroman, au fond la glacière. Carte postale. Musée de Bretagne : 993.0133.2102.Quinze années d’un avenir en suspens que sauveront peut-être des logiques environnementales plus prégnantes aujourd’hui, celle de la durabilité. « Si l’on sait les regarder, ces architectures partagent des capacités hors du commun : très solides, elles supportent des tonnes et permettent donc à peu près tout » expose l’architecte Philippe Prost au sujet de l’architecture industrielle et militaire. Et si, en cette année du centenaire, nous apprenions à la regarder…!?

Proposé par : Bretagne Culture Diversité