La grippe espagnole en Bretagne

Auteur : Erwan Le Gall / novembre 2018
La grippe dite « espagnole » qui sévit en 1918-1919 est la dernière grande épidémie à avoir frappé l’humanité. Outre son bilan terrible, elle marque un tournant dans ce que les médecins appellent la transition épidémiologique. Après la grippe espagnole, les maladies qui tuent le plus ne sont plus d’ordre infectieux mais dégénératif. Pourtant, contre toute attente, il s’avère que l’histoire de cette redoutable maladie à l’échelle d’une région comme la Bretagne est assez difficile à reconstituer.

Le 2 octobre 1918, alors que les armes semblent devoir auréoler de succès la France et ses alliés, La Dépêche de Brest publie, en première page, les confessions d’un certain docteur Martin, sous-directeur de l’Institut Pasteur missionné dans le port finistérien suite à une épidémie ayant frappé le 2e dépôt des équipages de la flotte :

« La particularité de cette grippe, a-t-il dit, est son caractère extrêmement dangereux de contagion. Elle se transmet exclusivement par contacts interhumains. Un seul malade, formant point épidémique, est susceptible de contaminer toutes les personnes qui l’approchent. Il y a donc lieu de considérer cette grippe comme une maladie éminemment contagieuse au même titre que la rougeole. »

En quelques lignes seulement, le quotidien finistérien permet de prendre la mesure de ce que fut cette terrible épidémie.    

Les temps de la grippe

La grippe espagnole frappe en trois vagues successives entre avril 1918 et mai 1919, puis en quelques répliques qui se font ressentir jusqu’en 1921. À Rennes, des statistiques font état de 60 cas de grippe en mai 1918, dont 10 se révèlent fatals. En octobre 1918, le président du tribunal civil de cette ville, François Le Lepvrier, perd dans la même journée ses deux fils, tous deux fauchés par le virus. À Vitré, en certains moments, la grippe se solde par la mort dans 23 % des cas, 27,7 % à Fougères…

L’incubation est fulgurante et le virus frappe aussi violemment que rapidement. Non seulement des patients ont pu dire le moment exact où ils avaient été contaminés mais certains, atteints en pleine rue, n’ont même pas le temps de rejoindre leur domicile avant de ressentir les premiers symptômes. Ceux-ci sont d’ailleurs d’une rare virulence : forts maux de tête, fièvre brutale pouvant dépasser les 42 °C et entraînant de profonds délires, problèmes respiratoires aigus, douleurs musculaires, diarrhées, complications cardiaques, rénales et hépatiques… En déficit d’oxygène, les malades bleuissent et meurent dans d’atroces souffrances, souvent par étouffement. Autant de symptômes qui ne sont pas pour rassurer…

Contrairement à la classique grippe saisonnière, la grippe espagnole – en réalité un virus de souche H1 N1 – frappe en priorité les jeunes adultes, individus dans la force de l’âge. On se doute dès lors que les conséquences psychologiques sur la population sont d’autant plus importantes que l’épidémie s’abat sur une société bretonne déjà épuisée par plus de quatre ans de guerre. La situation est telle qu’en novembre 1918 l’évêque de Vannes en est réduit à appeler à saint Vincent Ferrier, un prédicateur ayant certes officié en Morbihan au XVe siècle mais surtout connu pour avoir été un guérisseur… de la peste.

Un virus difficile à combattre… et à pister

Il est vrai que, comme dans une sorte de retour au Moyen Âge, le corps médical est complètement désemparé face à cette maladie qu’il ne sait pas combattre. À Nantes, le médecin-major Weil expérimente de bien curieux vaccins : des injections sous-cutanées de sang citraté prélevé chez des grippés convalescents. L’exemple de Brest dit d’ailleurs combien il est difficile de lutter contre l’épidémie puisqu’elle se déclare ici dans un port, donc par définition un lieu d’échanges, de passages. Or les mesures prophylactiques  pour empêcher la contagion imposent le confinement, l’isolement. Le docteur Martin ne dit d’ailleurs pas autre chose : « À Brest, où, comme vous le savez, l’épidémie prenait une ampleur inquiétante, nous avons posé comme base de notre traitement prophylactique l’isolement du contagieux et la surveillance quotidienne de toutes les personnes qui avaient été en rapport avec le malade durant la période d’incubation ». Si elles sont pleines de volontarisme, ces paroles soulignent en réalité l’impossibilité qu’il y a à prendre la mesure qui s’impose, à savoir un confinement total. Brest est en effet à cette époque une place stratégique, tête de pont avec Saint-Nazaire du corps expéditionnaire américain opérant en France. Chaque mois, ce sont plusieurs dizaines de milliers de Sammies qui transitent par le port du Ponant. Le placer en quarantaine reviendrait donc à rompre le flux transatlantique destiné à renouveler les rangs des unités combattant en première ligne.

Ajoutons d’ailleurs que cet article publié par La Dépêche de Brest rappelle combien il est difficile, à l’échelle locale, d’assurer la traçabilité de la contagion. Il suffit d’un porteur du virus pour qu’une caserne, un navire ou un groupe d’amis soit contaminé. Ceci explique pourquoi il est encore aujourd’hui difficile de déterminer l’origine exacte de l’épidémie. Même le bilan de la grippe espagnole est incertain et par ailleurs régulièrement réexaminé – à la hausse – par les épidémiologistes. Aujourd’hui, celui-ci est estimé à 50 millions de morts, dont environ 250 000 pour la France. Mais les archives étant parcellaires et lacunaires, tout particulièrement en ce qui concerne la Loire-Inférieure, il n’est pas possible d’avoir une idée précise de l’hécatombe à l’échelle de la Bretagne.

La grippe plus forte que la guerre ?

L’impact de la maladie sur la société bretonne des années 1918-1919 est en revanche, lui, clairement perceptible. En premier lieu, il vient alourdir le bilan déjà dramatique de la guerre en plongeant des familles dans le dénuement complet. Ainsi cette « veuve Deshayes » de Recouvrance, à Brest, qui explique dans les colonnes de la Dépêche avoir perdu – en trois jours – son mari et être sans ressource à la tête d’une nombreuse famille : enceinte de 7 mois, elle est la mère de sept enfants âgés de 16 mois à 14 ans. À Rennes, le nombre de malades est tellement important que l’administration des postes est obligée de supprimer des tournées de distribution du courrier… faute de facteurs. En novembre 1918, les services de la 10e région militaire avaient prévu d’organiser dans cette ville un grand concours de tir mais celui-ci est finalement annulé pour éviter tout risque de contagion. C’est d’ailleurs pour cela que, dans le Morbihan, les élèves ne peuvent entrer en classe que s’ils disposent d’un certificat médical attestant qu’ils ne sont pas atteints par le virus. Dans l’arrondissement de Lorient, le sous-préfet ordonne au début du mois d’octobre 1918 la fermeture des cinémas, mesure effective depuis déjà plusieurs semaines dans le département voisin du Finistère.

Nombreux sont les exemples qui, au final, disent combien l’activité est perturbée, parfois même paralysée, par cette épidémie. Le paradoxe est que celle-ci survient au moment où non seulement la guerre s’achève mais qu’elle semble affecter l’arrière dans des proportions jamais atteintes. Ainsi, même en 1916, en pleine bataille de Verdun, cafés, restaurants et théâtres restent ouverts. Et dans les stations balnéaires du front de mer, à l’approche de l’été, ce sont des touristes que l’on s’apprête à accueillir.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité