La race bovine Bretonne Pie-Noir

Grandeur, déclin et renouveau
Auteur : Pierre Quéméré / février 2017
La race Bretonne Pie-Noir (BPN) est l’une des grandes races françaises en 1900. Après la Seconde Guerre mondiale, la course à la productivité et les effets de mode la font décliner très rapidement, au risque de la voir disparaître vers 1980. Un plan de sauvegarde est mis en place en 1976, le premier concernant une race bovine française. Quarante après, les effectifs ont décuplé.

De la population « Bretonne » à la race « Bretonne Pie-Noir »

Les auteurs du XIXe siècle évoquent un ensemble d’animaux hétérogène sur le plan de la morphologie, des aptitudes et du phanérotype (poils, cornes, sabots). En particulier, la couleur de la robe est très variée (pie-noir, pie-rouge, noire, froment, glazick) dans un même troupeau. Le livre généalogique ou herd-book de la race est créé en 1884. Il fixe un standard, notamment avec l’obligation de la livrée pie-noir  qui va rapidement se généraliser dans le Sud-Finistère et le Morbihan, à l’exclusion de toute autre.

Le standard de la Pie Noir : écharpe et ceinture blanches, membres blancs sans taches noires, cœur en tête, cornes en lyre.

En 1862, la race la plus répandue en France. La belle époque

Dans une enquête du ministère de l’Agriculture, la race est considérée comme « race du pays » dans les 5 départements bretons, où elle recense 900 000 vaches, soit 14 % de l’effectif national. Elle est mentionnée dans 49 départements (dont les Landes, et ceux des régions des Pyrénées, du Limousin, du Jura, et de la Région parisienne) et est exportée (pays méditerranéens, Amérique du Sud). Ces exportations hors Bretagne se situent, selon les années, entre 20 et 40 000 têtes, de 1900 à 1939. À l’Exposition universelle de Paris, en 1889, le concours d’animaux reproducteurs, sur l’esplanade de l’Hôtel des Invalides, concentre 40 animaux BPN.

Principales exportations de la Bretonne Pie Noir entre 1820 et 1950. Crédit : Livre La Bretonne Pie Noir, Pierre Quéméré, éd. France Agricole.

 Le déclin inexorable

En 1958, les effectifs ont chuté à 400 000 vaches. À partir de cette année-là, le déclin s’accélère. Les raisons en sont multiples et imbriquées :
1) À partir de 1946, le ministère promeut les races les plus productives. Il estime que « le nombre de races en France est excessif » et entrave les efforts de sélection.
2) Les progrès techniques favorisent la « révolution fourragère » (prairies temporaires, ensilage de maïs) permettant l’exploitation de races plus exigeantes.
3) Le développement de l’insémination artificielle facilite le croisement de substitution. La loi sur l’élevage de 1966 institue les Unités nationales de sélection et de promotion et de race (UPRA). Il est alors inéluctable que le financement public de la sélection aille aux grandes races.
4) Les effets de mode excluent les races « locales » au profit des races « modernes », de même que les meubles bretons disparaissent au profit du formica.

En 1975, la BPN se meurt

En 1975, ne subsistent que 15 000 vaches âgées, dispersées dans des troupeaux de Normande ou de Frisonne et dans les zones réputées autrefois pauvres (Cap Sizun, Pays Bigouden, zones intérieures morbihannaises). La courbe d’évolution des effectifs prévoit la disparition de la race pour 1980. Or, elle possède des aptitudes laitières remarquables eu égard à sa taille et à ses conditions d’alimentation. Ses qualités maternelles sont étonnantes (facilité de vêlage, précocité sexuelle, fertilité). Sa longévité est légendaire (20 ans). La qualité du lait est réputée (fromagibilité  et taux de matière grasse et taux de matière azotée). Celle de la viande ne l’est pas moins (finesse de la myofibrille (muscle) tendreté, typicité sensorielle). Ces qualités phénotypiques sont garantes d’une originalité génétique. On ne peut laisser disparaître une telle race, même si à l’époque on n’évoque pas encore la biodiversité !

Un programme de sauvegarde est mis en place 

La Société des éleveurs, en sommeil depuis 1963, est réactivée en 1975. Quarante-six éleveurs acceptent de signer un contrat d’adhésion dans lequel ils s’engagent à garder et à renouveler leurs vaches BPN (au total 277), moyennant quelques subventions spécifiques. Le ministère, la Région Bretagne et les conseils généraux en assurent le financement. Le programme a pour objectif de conserver un noyau minimum de 300 vaches soumises à accouplements raisonnés, avec des taureaux d’insémination, afin de maintenir la variabilité génétique et de limiter l’accroissement annuel de consanguinité.

La progression régulière des effectifs

1980 : la quasi-intégralité des effectifs résiduels est inscrite au plan de conservation. Cinquante propriétaires possèdent 410 animaux. 2005 : 340 éleveurs disposent de 1 300 têtes dont 1 000 vaches. 2016 : 450 propriétaires élèvent 3 500 animaux dont 2 600 femelles de souche. En quarante ans (1976-2016), les effectifs éleveurs et animaux ont décuplé. En réalité, il existe parmi ces éleveurs une grande diversité, allant des « professionnels » (au nombre d’une soixantaine), qui tirent une part importante de leurs revenus de l’exploitation d’un troupeau de BPN, à ceux qui s’estiment plutôt des « amateurs » (retraités, pluriactifs, etc.), en passant par des cas intermédiaires (ex. : un éleveur de 60 vaches Holstein et 5 vaches BPN).

…dans deux systèmes : laitier et allaitant

La BPN, à l’origine uniquement laitière-beurrière, est aujourd’hui agréée par le ministère comme race mixte. Pratiquement, les effectifs se répartissent également entre les deux systèmes. D’une façon générale, les éleveurs « professionnels » sont des producteurs en transformation fermière, valorisée en circuit court (magasin à la ferme, marché, AMAP, magasin bio, restaurateurs). La palette des produits laitiers est large : du lait cru à la tomme en passant par le beurre, la crème, le lait ribot, les fromages frais ou affinés, les yaourts et le fameux « Gwell » un lait fermenté, agréablement acidulé, rappelant les laits caillés de notre enfance.

La transformation fermière. Des produits typés dans un terroir : De la tomme, du beurre, du fromage lactique type Saint-Marcellin, du gros-lait, du lait-ribot et du fromage blanc. Crédit : Livre La Bretonne Pie Noir, Pierre Quéméré, éd. France Agricole. Photo Lionel Flageul.

 ...répondant aux demandes sociétales

Tous ces éleveurs sont des adeptes d’une agriculture économe en intrants, autonome, durable et transmissible aux générations futures. Ils sont des partisans, souvent militants, de l’agro-écologie. La moitié d’entre eux sont certifiés Agriculture Biologique. Ils répondent aux souhaits des « consom’acteurs » : lien avec les producteurs, respect du bien-être animal, conservation patrimoniale des races locales, qualité et typicité sensorielle des produits, maintien de la biodiversité.

…avec des éleveurs qui se disent heureux !

C’est le résultat d’une enquête menée auprès d’une trentaine d’entre eux pendant la crise de l’élevage conventionnel (automne 2015-printemps 2016). Souvent néo-ruraux, avec un niveau de formation nettement plus élevé que les éleveurs conventionnels (Bac+3, Bac+5) et, assez souvent, après avoir exercé un autre métier, ils ont fait un choix qui donne sens à leur vie. Même si parfois les débuts ont été difficiles ! Ils ne savaient pas que c’était impossible, ils l’ont fait !
La cohérence entre leur conception philosophique du métier de paysan, l’élevage facile d’une race locale avec ses aptitudes propres, en systèmes plus ou moins extensifs, pour un marché permettant une récupération de valeur ajoutée sur des produits du terroir à forte typicité sensorielle, est promue par tous. Ils disent souvent apprécier la souplesse des astreintes permises par ces systèmes par rapport à l’organisation de la vie familiale ou à la prise de responsabilités professionnelles ou citoyennes. Enfin, ceux qui arrivent à l’âge de la retraite ont, pour la plupart, un successeur.
 

bibliographie

  • Bourgault P., Quéméré P., Bretonne Pie-Noir, la vache des paysans heureux, Ouest-France, 2016, 94 p.
  • Colleau J.-J., Quéméré P., Larroque H., Sergent J., Wagner C., Gestion génétique de la race bovine Bretonne Pie-Noir. Bilan et perspectives, INRA Productions Animales, 2002, 15 (3), p. 221-230.
  • Quéméré P., Colleau J.-J., Krychowsky T., Bilan des actions de sauvegarde en race bovine Bretonne Pie-Noir, Bulletin technique du Département de génétique animale, n° 26, INRA, 1978, p. 49-58.
  • Quéméré P., Bougler J., Brossard G., Sergent J., La race bovine Bretonne Pie-Noir (BPN) : de la sauvegarde à la relance, 6es Rencontres autour des Recherches sur les Ruminants, 1999, p. 43-46.
  • Quéméré P., La Bretonne Pie-Noir. Grandeur, décadence, renouveau, Éd. France Agricole, 2006, 192 p.

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Proposé par : Bretagne Culture Diversité