Le renouveau du fest-noz

Auteur : Fañch Postic / novembre 2016
C’est en 1954, à Poullaouen, que Loeiz Ropars organise un premier « concours de kan ha diskan » afin de former des couples de chanteurs susceptibles de mener des danses chantées dans le cadre des festoù-noz qu’il a dans l’idée de relancer. Renouvelés les années suivantes, ces concours sont une sorte de préalable au renouveau des festoù-noz qui commencera à partir de 1955 pour être vraiment effectif en 1957. Pour un public jeune et citadin, il propose, en 1958, la formule du « bal breton » que les Fêtes de Cornouaille intègrent en 1964. Lieu de rencontres et de convivialité, des festoù-noz sont aujourd’hui organisés à travers toute la Bretagne et même au-delà. Depuis le 5 décembre 2012, cette fête est inscrite sur la liste représentative de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Au début du xxe siècle, le fest-noz, réjouissance qui, dans une dizaine de cantons du Centre-Bretagne, accompagne les grandes journées de travail en commun, semble condamné à une irrémédiable disparition au profit des bals en salle animés par les joueurs d’accordéon ou par de petites formations, symboles d’une modernité recherchée. À Poullaouen, le dernier fest-noz aurait eu lieu en 1930. Même si ici ou là quelques danses chantées sont encore présentes, après la moisson par exemple, c’est parfois presque en cachette. Elles sont sans doute restées plus vivaces dans le terroir fisel, du côté de Maël-Carhaix et de Rostrenen.

Dès cette époque, Loeiz Ropars a dans l’idée de sauvegarder le chant en kan ha diskan. Après avoir fait partie d’un groupe folklorique du Poher, créé sur l’initiative de Taldir Jaffrenou, il fonde en juillet 1939 le groupe des Mesaerien Poullaouen (bergers de Poullaouen).

Pendant l’Occupation, le repli vers les campagnes entraîne un retour aux modes de vie du passé, et dans les années 1942-43, le fest-noz s’en trouve revigoré, mais pour peu de temps. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, rares sont les villages où le fest-noz est encore à l’honneur, rares aussi sont les couples de chanteurs capables de mener la danse chantée.

Loeiz Ropars est ici avec C. Guern (née en 1874) la mythique chanteuses de Kan ha diskan.

Concours de kan ha diskan et relance des festoù-noz

Nommé professeur en octobre 1946 à Quimper, où il crée un groupe qui, dès 1947, devient le cercle celtique de Quimper, Loeiz Ropars fonde en 1949, officiellement cette fois, le cercle de Poullaouen qui propose, un peu partout en Bretagne et au-delà, un programme comprenant uniquement des danses chantées. Parallèlement, il intervient à la radio, enseigne la danse… Et il est aussi sonneur.

C’est en 1954, à Poullaouen, que Loeiz Ropars organise un premier « concours de kan ha diskan » afin de former des couples de chanteurs susceptibles de mener des danses chantées dans le cadre des festoù-noz qu’il a dans l’idée de relancer.

Tout le travail de remise en valeur de la danse chantée dans les émissions de radio ou les fêtes contribue à former un public d’amateurs de chants et de danses bretonnes susceptible de se déplacer, à condition toutefois de lui proposer une formule originale, attractive… d’où l’idée d’un concours de kan ha diskandoté de prix. Le 26 décembre 1954 a donc lieu dans la salle Vitré à Poullaouën le premier « concours de kan ha diskan ». C’est un gros succès. Des concours seront organisés à nouveau à Poullaouën en 1955 et 1956 ; à Spézet en 1957 (il y a déjà eu une « journée kan ha diskan » en 1955 sur l’initiative d’Yves Le Com), à Châteauneuf en 1958 et à Gourin en 1959.

Loeiz Ropars considère alors qu’il a atteint son objectif premier : des couples de chanteurs se sont (re)constitués, alors qu’en 1954, à Poullaouen, il n’y en avait plus qu’un seul : François-Louis Gall et François Jaffré qui, depuis 1950, accompagnaient le cercle de Poullaouën.

En septembre 1955, profitant d’un stage d’Ar Falz qui se déroule à Bréhec dans les Côtes-d’Armor, poussé par sa sœur Eugénie, Loeiz Ropars décide de faire venir à Poullaouen les stagiaires, qu’il initie à la danse et au chant. C’est l’occasion d’organiser une soirée mi-spectacle, mi-fest-noz. Le succès est au-delà des espérances car, si les stagiaires ont bien répondu à l’appel, la surprise est la présence en nombre des Poullaouennais. L’on peut considérer cette soirée comme le premier fest-noz moderne : il se déroule dans une salle du bourg et non plus dans une ferme, les chanteurs ne sont pas dans la danse, mais sur une estrade, derrière un micro.

Des expériences du même type sont renouvelées, à Plonévez-du-Faou en 1956 et, en 1957, le stage d’Ar Falz donne lieu à six festoù-noz à Glomel et dans les environs. De son côté, la confédération Kendalc’h organise également des festoù-noz à Cléden Poher… et même à Paris.

Fest-noz et « bal breton »

Après ces années de préparation, le moment semble venu pour une relance effective du fest-noz « mod nevez », en salle de danse avec sonorisation, et qui comporte souvent des intermèdes de chants en solo, de petites saynètes en breton… Il y a aussi un présentateur. Loeiz Ropars a en effet bien compris que les festoù-noz ne reprendraient plus spontanément, qu’il fallait des animateurs.

La vraie relance des festoù-noz a lieu à Poullaouen et Saint-Herbot, en septembre et décembre 1957. À la population locale se joignent des amateurs de musique, de chants et de danses venus parfois d’assez loin. Les danses ne sont plus seulement chantées, mais elles sont aussi sonnées par le couple Étienne Rivoallan-Georges Cadoudal. La formule connaît un grand succès et est reprise : en 1958, à Saint-Servais, a lieu une première soirée fest-noz animée par les frères Morvan. En novembre, à Treffrin, sur l’initiative de M. Tressard, le secrétaire de mairie, la soirée fest-noz présentée par Albert Trévidic voit l’apparition de Tanon et Tasie Goadec, qui seront rejointes plus tard par leurs trois autres sœurs. Des festoù-noz seront désormais régulièrement organisés en Centre-Bretagne, où se crée même, au début des années 1960, une Amicale des festoù-noz.

Loeiz Ropars a aussi compris que, s’il veut obtenir des résultats, il faut passer par les villes afin de toucher un public jeune. Comme ce dernier n’a plus l’oreille pour écouter les longs couplets des chants en breton, ou même la musique, il imagine une formule particulière : en avril 1958, il organise à l’attention de ses élèves des cours de breton du lycée de Quimper le tout premier « bal breton » : « Il s’agissait, explique-t-il, de trouver une formule qui puisse convenir au plus grand nombre, à des gens qui n’étaient pas membres de cercles, et donc il fallait laisser de côté les danses trop difficiles pour des néophytes. Alors nous nous sommes mis d’accord avec Yvon Palamour et Jude Le Paboul sur une variante bien définie d’an dro ou d’hanter dro à enseigner partout. Nous avons sélectionné des pas de danses de difficulté croissante : on a fait se succéder le plus simple, celui du pach pi, puis ceux de l’an dro, de l’hanter dro, de la gavotte. Après une rapide initiation chacun pouvait très vite s’intégrer à la chaîne des danseurs, d’autant plus que la série revenait régulièrement au cours de la soirée. » Le « bal breton » annuel du lycée de Quimper devient une institution et, dès 1964, les Fêtes de Cornouaille intègrent dans leur programme une soirée « bal breton, fest-noz ».

Dans les années 1960, les festoù-noz se multiplient en Centre-Bretagne et commencent même à gagner l’ensemble de la Bretagne, là où, quelques années plus tôt, l’expression était totalement inconnue. Loeiz Ropars, comme bien d’autres artisans du renouveau des années 1950, était loin d’imaginer l’engouement dont les festoù-noz allaient faire l’objet, que l’expression entrerait dans les dictionnaires de la langue française… et que le fest-noz serait inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Le 05 décembre 2012, le fest-noz est inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Vidéos

Bibliographie

  • ROPARS Jefig (éd.), Loeiz Ropars : paotr ar festoù-noz - Le rénovateur du fest-noz, Emgleo-Breiz/Al Leur Nevez, 2011
  • POSTIC Fañch, « Le renouveau du fest-noz », revue ArMen n° 93, avril 1998, pp. 12-23.
  • GUILCHER Yves, « Le fest-noz », dans La danse traditionnelle en France, d’une ancienne civilisation paysanne à un loisir revivaliste, Parthenay, FAMDT/ADP, p. 249-253. Voir aussi « Kan ha diskan », pp. 254-259.
  • Différents articles parus en 2013 dans la revue Musique Bretonne, notamment celui d’Ifig Troadec, « Aux origines du fest-noz moderne », n° 236, pp. 40-46.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité