Le siège de Nantes en 1487

Auteur : Laurence Moal / avril 2022
En mai 1487, l’armée du roi de France entre en Bretagne. Le 19 juin, elle met le siège devant Nantes et menace de ses canons la Cité des Ducs. Mais la ville est bien protégée et une résistance s’organise rapidement. La lutte, menée à la fois par les autorités et la population, s’avère payante puisque les troupes royales lèvent le camp le 6 août. Cependant, cette victoire est obtenue au prix d’efforts considérables, qui marquent durablement les mémoires. Cette résistance face à l’armée française pose aussi la question du développement d’un sentiment national, dans un État princier qui vit les dernières heures de son indépendance.

La campagne qui débute en mai 1487 marque le déclenchement de la guerre d’Indépendance. Celle-ci dure quatre ans. Elle a pour objectif de s’emparer des opposants au roi Charles VIII, avec des forces très supérieures à celles prévues par le traité conclu avec les grands nobles bretons, deux mois plus tôt, à Châteaubriant. Une guerre de siège commence. Pour empêcher la progression des forces royales, le duc pense pouvoir compter sur les places fortes de la frontière. Mais Ancenis, Châteaubriant, La Guerche se rendent rapidement, suivies par Redon, Vannes (d’où doit fuir le duc) et Ploërmel. L’armée ducale, réunie à Malestroit, n’intervient pas et se débande. L’armée royale, composée de 10 000 hommes avec deux bandes d’artillerie mobile, se dirige alors vers Nantes, l’un des verrous du duché, à la confluence de la Loire et de l’Erdre. Siège du pouvoir ducal, la ville est aussi une place militaire de premier plan et sa prise doit permettre de mettre rapidement fin à la guerre.

Une ville bien défendue

À cette époque, la guerre consiste surtout à assiéger des places fortes. Cette réalité tactique conduit le pouvoir ducal à entreprendre d’importants travaux de fortification à partir des années 1420 pour s’adapter aux nouvelles stratégies de défense face au développement de l’artillerie. L’utilisation du canon se généralise. En effet, on peut désormais le transporter aux pieds des murailles et le boulet métallique se substitue peu à peu au boulet de pierre. Il s’agit donc de résister aux tirs ennemis. L'inventaire d'artillerie du 18 octobre 1486 apporte de précieuses informations sur l’armement du château durant le siège : la ville possède au total 291 pièces d’artillerie, certaines anciennes, d’autres plus modernes. On y note la prédominance de moyens calibres (canons, couleuvrines, serpentines, hacquebutes ou ancêtres des arquebuses tirant des balles de plomb, arbalètes…). Les défenses sont adaptées avec la mise en place de fortifications avancées, basses et dotées d’artillerie (boulevards), ainsi que des tours en forme de U. Les tours plus anciennes sont dotées de canonnières permettant des tirs rasants, destinés à protéger les abords des courtines. Le château est l’objet de toutes les attentions puisque le duc François II décide de le reconstruire en 1466, au lendemain de la Ligue du Bien public (coalition de grands seigneurs du royaume contre Louis XI entre mars et octobre 1465). Tout un programme, financé par des revenus levés dans l’ensemble du duché, est alors engagé sous la direction de Mathelin Rodier, maître d’œuvre de la cathédrale de Nantes. Les travaux sont financés par un impôt municipal, le « devoir de billot ou d’apetissement », prélevé sur la vente du vin. Tout n’est pas achevé en 1487. Le 8 juin, un mandement ducal ordonne de « faire curer et nectoyer en aucuns endroit les foussez et douves de ceste nostre ville de Nantes et le chastel dudit lieu et resister aux entreprinses de noz ennemis et mauveillans qui ont deliberé de icelle place invader et assaillir ». Les travaux se poursuivent durant le siège, de jour comme de nuit. Il faut renforcer les murs et les portes avec des balles de laine fournies par des Espagnols. Il faut aussi trouver du bois de toute urgence pour réparer. On utilise même des fûts et pipes de vin pour boucher les brèches ouvertes par les Français. Pour tous ces travaux, les autorités mobilisent les Nantais mais aussi des habitants des villes voisines, en particulier des Guérandais.

Une ville qui continue d’être ravitaillée

Les Français occupent les îles de la Loire, la Sauzaie, la Madeleine et l’île de Biesse. À l’est, ils sont établis en face de la porte Saint-Pierre, près de la cathédrale, dans le faubourg Saint-Clément, et au nord jusqu’aux moulins de Barbin sur l’Erdre. Mais comme la Fosse et le port restent libres à l’ouest, la place peut être ravitaillée, recevoir du secours ou envoyer des messagers. Les navires de Nicolas Coetanlem, négociant de Morlaix, parviennent à ravitailler la ville en juillet. Les achats se poursuivent durant le siège. Parmi les dépenses consignées dans les comptes municipaux, on trouve notamment une pipe de vin d’Espagne pour « faire boyre les gens de guerre qui devoint sortir et faire saillye sur les Francyoys par la porte Saint André », de l’huile de noix pour embraser des fagots destinés à être jetés sur les assiégeants, des huiles médicinales et « d’autres drogues a pencer les malades », des tissus pour réaliser des étendards et des chaînes pour attacher des Français capturés durant le siège.

Les hommes chargés de la défense de la ville

Nantes est défendue par une milice paroissiale composée d’hommes de la ville, en état de porter des armes et équipés aux frais de la municipalité. Le nombre de gardes aux portes de la ville augmente. Ils reçoivent des gages et de la nourriture ainsi que des chandelles pour assurer la veille. Les ouvriers participent également à la garde. Selon l’historien Jean-Pierre Leguay, Nantes aurait eu un potentiel mobilisable de 800 à 1 000 personnes, soit 7 % de la population. De plus, les Nantais reçoivent le secours d’une partie des troupes ducales rapatriées de Vannes juste avant l’arrivée des Français. Une lettre du chancelier de Bretagne datée du 23 juin évoque la mobilisation de 2 000 hommes qui partent de Guingamp, et qui se retrouvent 4 000 quand ils arrivent à Moncontour, ainsi que de 6 à 7 000 hommes à Rennes. Tous sont de bons et loyaux sujets, des nobles, des francs-archers, en d’autres termes les bons corps qui doivent participer aux montres d’armes (revues d’inspection des armées), mais aussi des hommes de la bourgeoisie ou du peuple qui veulent se venger de l’outrage fait au duc et au pays. Parmi les Bas-Bretons, se distingue Michel Marion, un riche négociant de Quimper, qui trouve d’ailleurs la mort durant le siège avec la moitié de son équipage. Mais cette forme d’attachement à la dynastie des Montfort ne doit pas faire oublier la défection d’une partie de la noblesse, comme l’indiquent de nombreux mandements ordonnant de confisquer les biens de ceux qui ont rejoint le parti du roi de France, ou qui refusent de comparaître aux montres. Pour faire face aux Français, les autorités ducales doivent donc faire appel à des troupes étrangères. Ces mercenaires étrangers, surtout originaires du Saint-Empire romain germanique, sont présents à Nantes bien avant le siège. D’autres mercenaires envoyés par Maximilien d’Autriche débarquent à Saint-Malo, en janvier 1489, puis en novembre 1490. On trouve aussi les troupes d’Alain d’Albret, composées surtout de Gascons, complétées à partir de 1488 par des Espagnols et des Anglais. En plus des mercenaires, il faut renforcer l’artillerie et embaucher un personnel très qualifié, désigné sous le terme de « canonniers » ou de « fondeurs d’artillerie ». Beaucoup sont originaires de Flandre ou des pays de l’Empire germanique. Ces techniciens sont très sollicités. Ils travaillent pour ceux qui paient le mieux et il s’agit de conserver leur loyauté. Le paiement de leur solde, comme celles des mercenaires et des autres soldats, devient vite un véritable casse-tête pour la ville qui, dès le mois de juillet, ne peut plus verser l’intégralité des gages. Les dons et les prêts ne suffisant pas, il faut trouver d’autres sources de financement, surtout après 1489.

Des Nantais soumis à rude épreuve

Toute la population contribue à l’effort de guerre. Les dégâts dus au siège sont considérables et le nombre de sans-abri augmente. La flambée des prix durant la guerre et les excès de la fiscalité appauvrissent encore davantage la population. On en appelle aussi aux dons et aux réquisitions. Mais le prix à payer est très lourd puisque, dans un acte, il est dit que les Nantais connaissent un temps de guerre « que a memoire de homme n’avoit esté en ceste ville ». La violence des combats est connue grâce aux requêtes des barbiers (nom désignant les chirurgiens au Moyen Âge), qui demandent un salaire ou une récompense pour les soins apportés aux blessés. L’un d’eux demande ainsi dédommagement pour avoir soigné durant trois mois un jeune homme qui a été gravement brûlé au Pellerin par les Français ayant mis le feu au clocher de l’église. Comme chaque fois en période de conflit ou de grande difficulté, des réflexes xénophobes se développent. Les populations sont soumises à des violences quotidiennes. On accuse les Français de capturer un grand nombre de paroissiens et de les retenir en otages. Pour payer leur rançon, les familles doivent vendre leurs biens. L’encerclement de la ville par les Français empêche aussi la vente du vin. Les mercenaires étrangers alliés se révèlent aussi indésirables que les ennemis. Leur présence est pesante pour les habitants obligés de les loger et de les entretenir. D’ailleurs, ils sont accusés de se comporter de la même manière que des occupants. Les Anglais, notamment, sont tenus responsables des fraudes sur le vin et de la prolifération des débits de boissons clandestins. Cela pose problème, car le vin est le produit le plus taxé. Le siège est levé le 6 août, mais la guerre continue. La levée du siège est une victoire pour les autorités, mais elle a donc un coût extrêmement lourd. C’est une victoire à très court terme, puisque la fin du siège ne met pas fin aux opérations militaires. D’ailleurs, si le roi de France parvient à prendre Vitré le 1er septembre, les troupes ducales prennent, quant à elles, possession de Saint-Aubin-du-Cormier et de Dol dans les jours qui suivent. Mais, surtout, ce qui se dessine à cette période, c’est le rapprochement d’une partie de la noblesse bretonne avec la cour du roi de France.

BIBLIOGRAPHIE

Moal Laurence, Nantes en 1487 : une ville en résistance, Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, t. 87, 2009, p. 75-98. https://www.shabretagne.com/document/article/4166/plan-du-site.php

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Proposé par : Bretagne Culture Diversité