Naissance du duché de Bretagne

Auteur : Philippe Lanoë / novembre 2016
En 936, la Bretagne est occupée depuis une vingtaine d’années par les Normands installés dans l’embouchure de la Loire. Ceux-ci sont en passe d’y créer une seconde Normandie. C’est compter sans Alain Barbetorte, petit-fils du dernier roi Alain le Grand, qui restaure un pouvoir breton avec l’aide des princes francs et d’Æthelstan, roi du Wessex, et prend en 938 le titre de duc de Bretagne.

Un héros ?

La Chronique de Nantes, au début du XIIIe siècle, donne à Alain Barbetorte la dimension héroïque d’un libérateur : « Si assembla en Angleterre un petit nombre de nefs, et après avoir pris congé du roi Aethelstan il repassa en Bretagne avec les Bretons qui lui étaient demeurés ». Elle le fait débarquer à Dol, libérer la Bretagne de l’occupation normande en passant par Saint-Brieuc pour enfin s’installer à Nantes dont il fait sa capitale. Qu’en fut-il exactement ?

 

Le contexte général

Au début du Xe siècle, l’empire carolingien connaît une crise qui voit émerger des principautés autonomes entre les mains de la grande aristocratie. Hugues le Grand, père d’Hugues Capet, s’impose en Neustrie (entre Seine et Loire). La résistance de ces principautés aux invasions normandes conforte leur légitimité.

En Angleterre, le royaume de Wessex, qui résiste aux Normands depuis le IXe siècle, entreprend une politique de conquête et d’unification de l’île sous les règnes d’Edouard l’Ancien (899-924) et d’Æthelstan (924-939).

Tour Solidor à St Malo, à l’arrière de la tour le rempart du bastion d’origine gallo-romaine occupé par les Normands - Mairie de Saint-Malo - Manuel Clauzier

 

En Bretagne

Contrairement aux autres, la principauté bretonne, très exposée aux attaques normandes, plie sous leurs coups. « Les Normands ravagèrent toute la Bretagne à l’extrémité de la Gaule, située sur le rivage de la mer. Ils bouleversèrent et dévastèrent tout, après avoir emmené, vendu et chassé tous les Bretons » nous dit Flodoard au Xe siècle.

Les élites politiques et religieuses quittent la Bretagne. Le comte de Poher, Mathuedoï, fuit auprès du roi du Wessex avec son fils Alain. Seul se maintient à Rennes le comte Bérenger. Avec l’aval du roi Raoul, incapable de les chasser de l’estuaire de la Loire, les Normands créent une principauté dans le Nantais d’où ils lancent leurs incursions dans tout le royaume et étendent leur mainmise sur la Bretagne.

Une première tentative avortée

En 930, le roi Raoul anéantit presque entièrement une armée de Normands de la Loire aventurée en Limousin. La situation semble favorable pour revenir en Bretagne. L’année suivante, à la saint Michel, Alain et Juhel Bérenger déclenchent la révolte mais, prise en étau entre les Normands de la Seine et ceux de la Loire, la tentative échoue. Alain est contraint de retourner en Angleterre, près d’Æthelstan, tandis que Juhel Bérenger se maintient notamment grâce aux liens familiaux qui l’unissent à son cousin Guillaume Longue-Epée.

La Bretagne va-t-elle disparaître ?

Guillaume Longue-Épée, à la tête des Normands de la Seine, reçoit en 933 les terres du Cotentin et de l’Avranchin, territoires bretons depuis 867, en échange d’un serment de fidélité au roi Raoul. La Bretagne risque de se disloquer ou de devenir un État britto-normand. En effet, les Normands de la Loire sont en passe d’installer un pouvoir stable. Ils commencent à se convertir au christianisme et nouent des alliances matrimoniales avec les Bretons.

Une longue préparation diplomatique

En 935, aucun des grands du royaume n’est en mesure de s’imposer pour prendre la succession du roi Raoul à l’agonie. Le fragile équilibre permis par les alliances matrimoniales risque d’être rompu si la Bretagne vient à tomber entre les mains de ces grands seigneurs ou des chefs normands.

Un intense travail diplomatique est alors mené par les grands du royaume afin de trouver une solution au problème normand et à la question de la succession du roi Raoul. Le retour d’Alain fait partie de ce plan auquel participe activement l’abbé Jean de Landévennec.

Par son mariage en 935 avec la fille d’Herbert de Vermandois, et celui de sa sœur avec Guillaume Tête d’Étoupe, comte du Poitou, Guillaume Longue-Épée intègre la haute aristocratie franque et arrête de soutenir les Normands de la Loire. De plus, ces derniers, affaiblis par plusieurs défaites dont une désastreuse la même année dans le Berry, ne sont plus en mesure de résister.

De son côté, le roi Æthelstan lance une campagne victorieuse contre une coalition de Normands d’Irlande, de Gallois, d’Écossais et de Danois, ce qui leur interdit de porter secours aux Normands du continent.

Le retour en Bretagne

La mort du roi Raoul le 15 janvier 936 donne le signal. Alain peut rentrer en Bretagne au printemps 936. Il est toutefois obligé de mener une campagne militaire pour réduire les foyers de résistance normands. Il se dirige vers Dol, Plédran (camp de Péran) et Nantes. La bataille de Plourivo est une invention née au XIXe siècle de l’imagination du chevalier de Fréminville.

Hugues le Grand, marquis de Neustrie, offre à Louis d’Outremer de revenir sur le trône de France. Le sacre a lieu le 19 juin et Louis, pour le remercier, lui donne le titre de duc des Francs tombé en désuétude depuis la fin des mérovingiens, ce qui en fait le second personnage du royaume.

Juhel Bérenger, ne venant pas à bout des derniers bastions normands dans le pays de Dol fait appel à Alain et à Hugues du Maine. Pierre Le Baud affirme que cette bataille qui s’est déroulée à Trans le 1er août 939, est ensuite célébrée par les Bretons « parce que de là et après, commença derechef la Bretagne à être habitée par ses natifs et Bretons user des lois de leurs ayeulx. »

Alain Barbetorte duc et non roi

Le pouvoir d’Alain sur l’ensemble de la Bretagne reconnu aussi par Juhel Bérenger ne signifie pas pour autant un retour à l’ancien royaume. Il règne sur une Bretagne amputée des conquêtes postérieures à 851 et Hugues le Grand, qui ne prétend qu’au titre de duc, ne peut accepter que son obligé se place au-dessus de lui. Alain est pour cette raison le premier duc de Bretagne.

plaque à nantes

Plaque à Nantes

Plaque dans le style des Seiz Breur, commémorant en 1937 le millénaire de la victoire d'Alain Barbetorte contre les Normands. Le texte est en breton : « Alan Barvek da dad ar vro breiz ha naoned adsavet » que l’on peut traduire par « Alain Barbetorte, au père de la patrie, la Bretagne et Nantes restaurés » 
Elle est située rue du Pré Nian à Nantes 
Photo : Maryvonne Cadiou

Sources

  • Chronique de Flodoard, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, trad. (Fr.) F. Guizot et R. Fougere, t. VI, Paris, J.-L.-J. Brière, 1824, p. 69-162.

Édition bilingue :

http://remacle.org/bloodwolf/historiens/flodoard/annales.htm

  • Pierre Le Baud, Cronicques & Ystoires des Bretons, publiées d'après la première rédaction inédite, par le Vte Charles de La Lande de Calan, Société des bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne (Rennes), 1907-1922.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110021g/f211.image

  • Chronique de Nantes, édition par René Merlet, Collection de textes pour servir à l’étude et à l’enseignement de l’histoire, Paris, Picard, 1896, 148 p.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55624v

Ressources

Le camp de Péran (Plédran) :

Bibliographie

Général :

  • Mazel Florian, 888-1180 Féodalités, Coll. Histoire de France sous la direction de Joël Cornette, Paris, Belin, 2010, 783 p.

Bretagne :

  • Chedeville André et Guillotel Hubert, La Bretagne des saints et des rois, Collection Université, Rennes, Ouest-France, 1984, 423 p.
  • Cassard Jean-Christophe, Vikings en Bretagne, Skol Vreizh, n° 5, 1986, 82 p.
  • PriceNeil S., The Vikings in Brittany, Viking Society for Northern Research, University College London, 1989.
  • CassardJean-Christophe, Le siècle des Vikings en Bretagne, Les Universels, Paris, J.-P. Gisserot, 1996, 128 p.
  • Guillotel Hubert, « Le premier siècle du pouvoir ducal breton, 936-1040 », Actes du 103e Congrès national des Sociétés savantes, Nancy-Metz 1978, Paris, 1979, pp. 63-84.
  • Bruntec’h Jean-Pierre, « Puissance temporelle et pouvoir diocésain des évêques de Nantes entre 936 et 1049 », Mémoire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, MSHAB, t. LXI, Rennes, 1984, p. 29-82.
  • Tonnerre Noël-Yves, Naissance de la Bretagne. Géographie historique et structures sociales de la Bretagne méridionale (Nantais et Vannetais) de la fin du VIIIe siècle à la fin du XIIe siècle, Angers, Presses de l’Université d’Angers, 1994, 626 p.
  • Quaghebeur Joëlle, « Alain Barbe-Torte ou le retour improbable d’un prince en sa terre », Bulletin de l’Association bretonne, t. CXII, 2003, p. 143-168.
  • Quaghebeur Joëlle, « Les Vikings à l’assaut de l’Europe », Société Archéologique et Historique du Pays de Lorient.
  • Kernaleguen Tudi « Quand la Bretagne était viking », ArMen, n 196 septembre-octobre 2013.

Archéologie :

  • Nicolardot Jean-Pierre, « De la bêche à l’épée au camp de Péran, forteresse carolingienne, Plédran (Côtes-d’Armor) », Bulletin de la Société d’Émulation des Côtes-d’Armor, tome CXIX, 1990, pp. 165-196.
  • Nicolardot Jean-Pierre et Guigon Philippe, « Une forteresse du Xe siècle : le Camp de Péran à Plédran (Côtes-d’Armor), Revue Archéologique de l’Ouest, 1991, n° 8, pp. 123-157.
  • Hamel Simon Jeanne-Yvonne, Langouët Loïc, Nourry-Denayer Françoise, Mouton Daniel, « Fouilles d’un retranchement d’Alain Barbetorte datable de 939, le camp des Haies à Trans (I. & V.) », Cahiers du CeRAA, n° 7, 1979, p. 47-70.
  • Langouët Loïc, « Le retranchement normand insulaire : Gardaine à Saint-Suliac », Bulletin de l'A.M.A.R.A.I. Université de Rennes I, Laboratoire d'Anthropologie, n° 4, pp. 55-63.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité