Les pardons des chevaux en Bretagne

Auteur : Daniel Giraudon / février 2026
De nombreux pardons sont dédiés à des saint vétérinaires en Bretagne, comme Eloi, Gildas, Hervé, Nicodème, Herbot ou encore Cornely. Les pardons des chevaux en sont un exemple emblématique : lors de ces rites profanes et religieux, on vient prier les saints de prendre soin de ses chevaux ou les remercier de leur intercession.

En Bretagne rurale, aux siècles derniers, les animaux de la ferme font, si l’on peut dire, partie de la famille. Cette considération est due, en grande partie, à la place qu’ils tiennent dans l’économie domestique, mais aussi aux liens affectifs qui les rattachent les uns aux autres. Pour de nombreuses petites exploitations, la perte d’une vache ou d’un cheval est une catastrophe. Il est donc essentiel de tout faire pour assurer leur protection. À une époque où la médecine est encore peu présente dans les campagnes et où l’argent fait défaut pour payer un professionnel, le paysan breton place toute sa confiance dans le pouvoir des nombreux « saints vétérinaires » que sont Éloi, Gildas, Hervé, Nicodème, Herbot, Cornély, Vincent, Yves et autres grands serviteurs de la médecine populaire. Il les trouve, pour ainsi dire, à sa porte, dans leurs sanctuaires de villages, et c’est en particulier lors des pardons qu’il les prie de prendre soin de son cheptel, ou qu’il les remercie de leur intercession. Les pardons des chevaux en sont un exemple emblématique. 

Le grand jour des chevaux

Comme tous les pardons aux chapelles, le pardon aux chevaux est une fête où la religion populaire se taille une belle part. Ce qui en fait avant tout l’originalité, c’est la participation des animaux aux divers rites, qu’ils soient profanes ou religieux. Pour les chevaux, c’est vraiment « leur jour », autant que pour les hommes. Pour certains membres du clergé, c’est plus une assemblée de chevaux qu’une assemblée d’hommes. « Les chevaux se rendent compte que ce pardon est leur fête », dira un paysan à Anatole Le Braz, au pardon de saint Gildas en Penvénan. 

 

Pardon aux chevaux sur l’île de Saint-Gildas, au large de Penvénan (22). Source : Film amateur (Amaury Hamonic) de 1938. Cinémathèque de Bretagne.

Pas question ce jour-là de les attacher pour les faire travailler, ce serait attirer mille maux sur les pauvres quadrupèdes. Le récit d’Émile Souvestre dans Les Derniers Bretons, à propos de la réparation de la digue du Kurnic à Guissény, en est une bonne illustration : « Enfin, après plusieurs mois de fatigue, le môle, deux fois détruit et deux fois réparé, allait être terminé : encore une journée de travail, et le problème était résolu ! J’éprouvais une impatience facile à comprendre, car la marée d’équinoxe arrivait le surlendemain. Le soir, comme les ouvriers se retiraient, un charretier m’avertit qu’il ne pourrait venir le lendemain avec son attelage, parce que c’était la fête de saint Éloi, et qu’il devait conduire ses chevaux pour entendre la messe à Landerneau ; un autre vint bientôt m’apporter la même nouvelle ; puis un troisième, puis un quatrième, puis tous. Effrayé, je leur expose les dangers d’un retard ; je les supplie, je m’emporte ; je leur propose de doubler, de tripler le prix de leur travail ; tout est inutile. Ils m’écoutent attentivement, suivent mes raisonnements, les approuvent, et terminent toujours par me répéter qu’ils ne peuvent venir, parce que leurs chevaux mourraient dans l’année s’ils n’entendaient pas la messe de saint Éloi. Il fallut se résigner. Le lendemain, la marée arriva, surmonta les travaux inachevés, couvrit la baie dans toute son étendue, et emporta la digue en se retirant. »

L’arrivée à la chapelle : circumambulation et salut

Chevaux et cavaliers sont étroitement associés à la démarche pèlerine et montrent ensemble, si l’on peut dire, leur foi profonde. Pour chaque grâce à obtenir et pour chaque saint, le cérémonial est ordinairement fixé par une lointaine tradition qui marque l’originalité des différents sites. Les arrivées au sanctuaire se font en continu : c’est d’abord le circuit du cavalier et de son cheval autour de la chapelle dans le sens du soleil : « En em gavet ar bardonerien, kentañ tra a reont eo diskenn diwar o c’hezeg hag ober teir gwech tro ar chapel, ar gorden dindan o c’hazel, ur chapeled en un dorn hag an tog en dorn all, en ur lavarout o fater » («  La première chose que font les pèlerins en arrivant, c’est de descendre de leur monture et faire trois tours de la chapelle, tenant la corde sous l’aisselle, le chapelet d’une main, le chapeau de l’autre, en disant leur prière. ») Le cheval comme son cavalier saluent le saint en passant devant la chapelle dont le porche est grand ouvert.

Parlant du pardon de saint Éloi à Ploudaniel, Anatole Le Braz écrit : « On fait faire aux animaux le tour du sanctuaire par trois fois. Le troisième tour achevé, on arrête les chevaux devant le porche occidental ouvert à deux battants et on les oblige à incliner la tête à diverses reprises, en guise de salut à l’image du saint debout au fond de l’abside, à la droite de l’autel. La station dure le temps qu’il faut à l’homme qui mène la bête pour réciter l’oraison de circonstance :

« Sant Alar viniget,

A zo mestr was ar c’hezeg,

Ro dezhe boued ha yec’hed,

Ma vo kresk war al loened

St Eloi béni.

Toi qui es maître sur les chevaux,

Donne leur pâture et santé

Et fais qu’augmente le cours des bêtes. »

À Paule, le circuit traditionnel est original : en amont de la chapelle Saint-Éloi, sur le tracé de l’ancienne voie romaine (de Rostrenen à Carhaix) se trouve un petit oratoire nommé Ti marc’h, la maison du cheval, dans lequel on voit saint Éloi et son cheval chez un forgeron. Chacun a donc son sanctuaire : la chapelle pour le cavalier, la petite maison pour le cheval. Après les vêpres, les cavaliers montent au galop vers le Ti marc’h dont ils font trois tours en redressant la tête de leur monture lorsqu’ils passent devant la grille de protection pour leur montrer la monture de saint Éloi, « evit diskouez ar marc’h d’ar c’hezegeier » (« pour montrer l’étalon aux juments »). Et notre informateur d’ajouter avec étonnement : « Les vieux disaient qu’il fallait faire voir le cheval du Ti marc’h aux juments pour être assuré d’avoir un poulain, pourtant c’était un cheval en bois ! »

Offrandes et ex-voto

Le plus souvent, c’est donc après avoir tourné autour de la chapelle que le pèlerin s’acquitte de sa dette, en reconnaissance par exemple d’une guérison, d’un beau poulinage, ou encore d’une charrette sortie d’un bourbier. Il va aussi faire une avance sur protection future. Comme à tous les pardons, l’offre en argent est courante. Autrefois, elle pouvait atteindre le prix d’un cheval. Mais l’originalité d’un pardon de chevaux s’exprime plutôt par le don de crin. C’est celui qui touche l’animal de plus près. Ainsi le cheval paye, en quelque sorte, de sa personne. À Ploudaniel, une pièce à la sacristie porte le nom de Kambr ar reun, la chambre au crin, qui donne une idée de l’importance accordée à cette collecte. La remise des offrandes donne lieu à des variantes. À Gourin, après la circumambulation, le cavalier met pied à terre, coupe la queue de sa monture et va la porter sur l’autel du bienheureux. À Kerfourn comme à Plouigneau, la queue du cheval, fraîchement coupée, a été soigneusement peignée puis nouée à l’aide d’un ruban aux couleurs vives. À Penvénan, on offre au saint deux poignées de crin : l’une coupée sur le sommet de la tête, l’autre détachée de la queue. Les crins sont parfois ceux de chevaux malades ou décédés. En beaucoup d’endroits, une table d’offrandes a été spécialement aménagée, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur de la chapelle. À chaque offrande, dans la chapelle, retentit le même cri de gratitude lancé par le fabricien quêteur : « Sant Alar d’ho paeo ! » (« Saint Éloi vous le rendra ! »). Il scelle le marché, et le généreux donateur peut s’en aller, rassuré. Afin que saint Éloi reconnaisse les siens, le pèlerin de Goudelin entre dans le sanctuaire, le fouet autour du cou. À Saint-Nicolas-du-Pélem, les fidèles apportent du grain qu’ils déversent dans un énorme coffre en bois. Avant la Révolution, Jean-Baptiste Ogée évalue à 300 boisseaux, c’est-à-dire environ 4 tonnes, les offrandes au soir du pardon. À Saint-Servais (Pont-Scorff), on remplit de millet le coffre d’offrandes.

Le don d’ex-voto est un geste qui marque durablement la reconnaissance des fidèles. Les murs de nombreuses chapelles sont couverts de fers à cheval sur lesquels on a souvent gravé ou peint le nom du cheval ou de son propriétaire. C’est le cas à Quistinic, Tonquédec, Goudelin, Ploubazlanec, Saint-Péver, Pluméliau, Kerfourn, Guénin… On en voit de toutes les tailles, de toutes les formes. Certains sont les anciennes chaussures orthopédiques d’un cheval guéri. D’autres, plus fantaisie, ont été spécialement commandés chez le forgeron. Certains sont si grands qu’ils pourraient chausser des éléphants. D’autres encore appartenaient à des chevaux morts que l’on a déferrés avant de les enterrer, pour qu’ils bénéficient dans l’au-delà de la sollicitude du saint ou pour écarter le mauvais sort. Ce sont ceux-là mêmes que l’on clouait à Bignan sur le portail de la chapelle. On remarque également, parmi les ex-voto, de véritables sabots avec leurs fers. Eux aussi portent le nom de leur propriétaire, eux aussi sont le souvenir d’un fâcheux accident. Autre originalité, comme à Louargat, c’est un forgeron qui a offert au saint un véritable bouquet, une couronne de fers à cheval, semblable aux enseignes que l’on voyait autrefois au-dessus de la porte d’entrée des forges. Enfin, à Saint-Éloi de Guiscriff, des dévots serviteurs du saint ont orné son autel et sa fontaine de petits chevaux de buis, taillés au couteau pendant les veillées d’hiver. Plusieurs années après, en revoyant ces diverses marques de reconnaissance, la famille aura une pensée pour l’animal et pour le donateur disparus.

Trois ex-voto à la chapelle Saint-Eloi de Guiscriff (56). Photo : Daniel Giraudon.

 

La bénédiction et la procession

À l’issue de l’office, messe ou vêpres selon les lieux, le prêtre bénit les chevaux : il occupe généralement une position élevée, soit le socle d’un calvaire, soit un talus ou une levée de terre dans le placître ; le voici donc qui donne la bénédiction aux chevaux rassemblés avec leurs cavaliers autour de la chapelle. À l’île Saint-Gildas, en Penvénan, en même temps que les chevaux, on bénit de petits morceaux de pain, « Bara sant Weltaz », « le pain de Saint-Gildas », qu’on leur donne ensuite à manger. On en rapporte à la maison pour les autres chevaux qui n’ont pu se déplacer. On en garde un peu comme remède en cas de maladie. On prétend que ce pain ne moisit jamais. Cette pratique du pain bénit, selon Arnold Van Gennep, était assez courante en France (Marne, Seine-et-Marne, Meuse, Oise, Pas-de-Calais, Lorraine, Bouches-du-Rhône, par exemple).

Après cette consécration vient le moment de la procession qui se rend en général à la fontaine. Là encore, les chevaux occupent bien le terrain. Au XIXe siècle, une époque où le cheval de trait connaît son heure de gloire, les animaux sont en force et en grand apparat. À Saint-Servais (Pont-Scorff), 200 cavaliers qui font flotter au vent des enseignes bleues et roses et qui suivent le capitaine, portant une bannière historiée, s’avancent devant la statue de saint Éloi. À Ploudalmézeau, la croix est en tête du cortège. Puis vient un prêtre à cheval, suivi d’environ 200 bêtes montées par les paysans venus de tout le canton. Un autre prêtre à pied, avec les enfants de chœur, ferme la marche. À Pluméliau, les chevaux font un grand tour à la file indienne, suivant l’ancien tracé, tandis que la procession, prêtre en tête, prend au plus court. À Kerfourn aussi, on a deux processions : après la grand’messe, tous les jeunes gens du pays d’alentour amènent leurs chevaux parfois au nombre de 400 à 500. Ils se dirigent avec leurs montures vers la fontaine de Saint Éloi en empruntant le trajet même qu’a suivi la procession du clergé ; mais leur procession à eux est toute laïque : elle est présidée par le maire de Kerfourn et son adjoint, avec en tête, le drapeau paroissial, le tambour et les fifres. À Guénin aussi (1830), des centaines de chevaux sont conduits à la fontaine derrière fifres et tambours. À Guidel, au pardon de saint Éloi, le défilé est superbe : une centaine de chevaux, tous enrubannés, se suivent sur deux lignes dans un ordre parfait. À Quistinic, presque tous les cavaliers se tiennent sur leurs chevaux pendant toute la procession et chantent de tout cœur le cantique à saint Éloi. Ceux qui ne savent pas chanter font leur prière en récitant leur chapelet.

Partout, ce sont les conscrits du village qui ont l’honneur de porter la statue du saint protecteur des chevaux, et c’est un autre costaud du quartier qui tient la bannière de saint Éloi. À Saint-Nicolas-du-Pélem, on charge le socle de la statue avec des fers offerts par les pèlerins pour mettre les porteurs encore plus à l’épreuve. Dans les paroisses où la chapelle est placée sous un double patronage, la bannière exprime cette dualité. C’est le cas à la chapelle de la Madeleine en Pluméliau : d’un côté, elle montre sainte Madeleine, de l’autre, saint Éloi.

En 1955, à Landébia, la procession prend déjà des allures de défilé folklorique à l’attention des touristes. Les chevaux de trait avancent deux par deux. Les cavaliers, en tête, sont en chemise blanche et cravate noire. Viennent ensuite les enfants, le prêtre avec les enfants de chœur, les femmes et les hommes. Les forgerons, quatre ou cinq, défilent avec le marteau sur l’épaule. Puis, c’est saint Éloi dans une charrette tirée par un cheval. Tout le monde chante le cantique à saint Éloi. Le soir, on fait bal et feu d’artifice. Cette assemblée de Saint-Éloi à Landébia, c’est l’abbé Doré qui, dans les années 1950, lui redonna son éclat. L’abbé Cadellec, de 1957 à 1960, lui conserva son prestige, alors que son successeur, l’abbé Le Blanc, l’abandonna, interdisant même aux forains de venir. Aujourd’hui, l’assemblée de saint Tlé, comme on la nomme en gallo, est repartie de plus belle, sous la houlette du maire et du recteur. Le défilé de chars est encore plus imposant. On fait appel à un centre équestre et à une meute de chiens, de manière à attirer les vacanciers. Désormais, on assiste davantage au pardon en spectateur qu’en acteur, et bientôt, ce ne seront plus des chevaux que l’on bénira mais des tracteurs et des automobiles.

L’eau et le cheval

La fontaine

Nous prenons justement maintenant la direction de la fontaine pour entrer plus avant dans la religion populaire avec des rites anciens, où l’eau et le cheval jouent les premiers rôles. Chaque cavalier mène sa monture à la fontaine du saint. Il la fait boire, lui asperge la crinière ou la croupe, ou encore lui verse de l’eau dans les oreilles. Pour les chevaux qui sont restés à la ferme, il remplit une petite fiole d’eau ou la fait remplir par le pauvre du hameau ou de la paroisse que l’on a souhaité voir, ce jour-là, profiter des aumônes des pèlerins.

Pardon de Saint-Eloi, au village des Forges en Lanouée, près de Josselin (56).  Source : diocèse de Vannes

 

L’objet du rite est généralement de s’attirer les faveurs du saint pour avoir de la chance avec ses bêtes : une heureuse guérison ici, une promesse d’un bon poulinage là, comme le montre cette description donnée par Jean-Baptiste Ogée de la Saint-Éloi à Plérin : « À un quart de lieue de Plérin est une chapelle dédiée à saint Eloy, dont la fête se célèbre au mois de juin. Les paysans des environs ont rendu ce saint le patron des juments et des chevaux. Tous les ans, au jour de la fête, les habitants des paroisses de dix lieues à la ronde y viennent en pèlerinage. Après leurs prières faites à la chapelle, ils vont à la fontaine qui se voit auprès, y puisent de l’eau avec une écuelle, et la jettent dans la matrice et dans les oreilles de leur jument, et en arrosent les testicules de leur cheval, dans la persuasion que cette eau a la vertu prolifique. Cette opinion est si bien gravée dans l’esprit de ces bonnes gens, qu’il serait impossible de l’en déraciner. » Le préposé à cette tâche est souvent un pauvre du hameau ou de la paroisse que l’on a souhaité voir, ce jour-là, profiter des aumônes des pèlerins. En outre, un tel geste accompli par un indigent a encore plus de valeur. Les mendiants sont les protégés de Dieu. C’est également ce misérable qui, moyennant une petite obole, remplit les petites fioles d’eau que l’on rapportera à la maison.

La façon de jeter l’eau et l’endroit sur lequel on la jette varient selon les lieux. Ici, ce ne sont que de simples aspersions, là ce sont des douches à pleins seaux (Quistinic). Ici, on arrose la crinière, là, on ondoie la croupe ou les sabots (Kerfourn), là encore, c’est dans les oreilles que l’on verse le précieux liquide, une pratique que n’apprécient pas les chevaux. Ailleurs ce sont les parties génitales de l’animal qui sont aspergées (Plérin). Autrement dit, on vise les parties sensibles des animaux, ces parties qui symbolisent le travail et la fécondité. Ailleurs encore, on fait entrer la potion magique dans le corps de l’animal en la lui faisant boire.

L’importance des dates

On note que de nombreux pardons de chevaux ont lieu au mois de juin, plus précisément le 24, c’est-à-dire le jour de la translation des reliques de saint Éloi mais aussi et surtout celui de la Saint-Jean. Or d’anciennes croyances, bien attestées en Bretagne et ailleurs, prétendent qu’à cette date proche du solstice d’été, les eaux ont des vertus magiques supérieures : Manuel Le Mestre, mon voisin (né en 1908), me disait que son père l’envoyait à Saint-Éloi, (Louargat) la nuit de la Saint-Jean, chercher de l’eau à la fontaine pour les chevaux, alors que le pardon de saint Éloi avait lieu le premier dimanche de juillet et la fête de saint Éloi le 1er décembre. On ne peut ici s’empêcher de faire le rapprochement avec une autre date, le premier jour de mai, où l’eau dans sa forme la plus raffinée, la rosée, accomplit des miracles. Ce matin-là, on fait sortir le bétail de l’étable, plus tôt que de coutume, avant l’aube, pour lui faire brouter la rosée de mai. Les dates auxquelles on célèbre la plupart des autres pardons des chevaux tombent dans la période fin juillet début août qui correspond, en Irlande, aux fêtes de Lugnasa, des festivités, comme nous le verrons, marquées elles aussi, là-bas, par un grand pouvoir de l’eau sur les animaux.

Le saut de Saint-Éloi, Lamm Sant Alar

L’eau de la fontaine du saint garde son pouvoir lorsqu’elle en sort sous la forme d’un ruisseau. À Plouarzel et Ploudalmezeau, le jour du pardon de saint Éloi, on fait faire aux juments un saut par-dessus l’eau qui s’écoule ainsi de la fontaine. C’est le « lamm Sant Alar » (« le saut de saint Éloi »). Selon les informateurs, la jument est assurée par ce bond d’avoir un petit poulain dans l’année qui suit. L’eau et le saut sont tous deux symboles universels de fécondité et de fertilité. Le  jour du pardon était tellement propice que certains cultivateurs procédaient même à de véritables saillies comme le confirme le témoignage de Soaig Joncour au pardon de Plouyé en 1913 : « Un peu avant d’arriver à la chapelle de Saint-Salomon, on traverse la rivière d’Ellez, assez large mais peu profonde à cet endroit. Encore deux ou trois cents mètres et voici le champ précédant l’oratoire. Là, derrière un talus, un paysan faisait saillir sa jument, coutume assez fréquente, paraît-il, surtout pour les juments réputées stériles, par confiance en l’action bienfaisante du saint. » (Noter qu’en breton le verbe sailhat veut dire sauter et saillir.)

La baignade des chevaux

L’eau du saint est encore bénéfique lorsqu’elle s’écoule dans une mare, un étang et même dans la mer. C’est pourquoi, on procède également à la baignade des chevaux dans des pièces d’eau situées près des chapelles comme à Plouyé à sant Salaün, à Saint-Péver à N.-D. de Restudo, à Goudelin à N.-D. de l’Isle, à Plaine-Haute à saint Tlé (Éloi), ou encore à Saint-Jean-Kerdaniel. Les chevaux et leurs cavaliers effectuent généralement trois tours dans l’étang. Nous le disions plus haut et le chansonnier populaire Ian ar Minous le confirme, la bénédiction du saint sera encore plus sûre si cette tâche est confiée à un pauvre. Voici ce qu’il écrit dans sa chanson publiée sur feuilles volantes consacrée au pardon de Notre-Dame de l’Isle à Goudelin :

« Saint Éloi s’adresse ainsi au palefrenier :

Na laran ket na po ket (ma benediksion) gant ur gondision

Ma ri neuial da gezeg gant ur paour n’ar stank don,

Destinet da gement-se en kichen ma chapel,

Ya, pe neuial anezi en stank bras ar c’hastel.

Je ne dis pas que tu n’auras pas ma bénédiction, à condition

Que tu fasses faire nager ta jument par un pauvre dans l’étang profond,

Destiné à cet effet à côté de ma chapelle,

Oui ou la faire nager dans le grand étang du château. »

La baignade prophylactique des chevaux est un rite ancien attesté aussi en Irlande mais également dans l’île de Man, en Galice, dans l’Aveyron, en Provence, en Belgique et en Hollande où l’on conduit les chevaux dans la mer à Pâques. Dans la Revue des traditions populaires, Le Carguet signale également le bain rituel autrefois pratiqué sur tout le pourtour de la baie d’Audierne à Penmarc’h. Il précise : « C’eût été manquer gravement aux usages que de ne pas les baigner dans la mer les jours des grandes fêtes religieuses dans l’après-midi ; l’abstention eût attiré des malheurs sur le propriétaire ou ses animaux. » La toponymie nautique repertoriée par Alain Le Berre renforce l’existence de cette pratique. Parmi les lieux signalés de Lesconil à la pointe de la Torche, il relève un rocher nommé Men ar marc’h, qu’il traduit par « pierre du cheval » et il ajoute ce commentaire : « les chevaux font le tour de la roche en se baignant ». Plus loin, il relève encore un Kan kezeg, c’est-à-dire un « chenal aux chevaux ».

Les courses de chevaux : compétitions et cavalcades

La course de chevaux était une autre tradition liée à ces pardons. Tantôt cavalcade, tantôt véritable compétition, elle est signalée à Plaine-Haute, à Gourin, à Paule, à Plouyé, à Saint-Péver, à Saint-Nicolas-du-Pelem, et à Penvénan. En voici un témoignage à nouveau donné par Soaig Joncour à Plouyé : « Ur wech graet tro d’ar feunteun e reont teir dro d’ar prad ha d’ar vered war o c’hezeg d’an daoulamm. » (« Une fois fait le tour de la fontaine, ils font trois fois le tour de la prairie et du cimetière à bride abattue. ») On peut se demander si ce que nos témoins actuels ont perçu comme une course organisée n’aurait pas eu à l’origine un autre sens. Les trois tours autour du cimetière, n’auraient-ils pas été, comme ici, une manière d’honorer les morts de la frairie ? Le martèlement des sabots n’aurait-il pas été une façon d’éloigner les mauvais esprits ?De plus, quand on lit d’autres témoignages anciens sur ce point précis, plutôt que de compétition, on aurait tendance à parler de course de défoulement, sorte de fantasia, où chacun cherche à libérer toute son énergie et toute la force de son cheval. C’est ce que ressent, par exemple, Anatole Le Braz en assistant au pardon de saint Gildas à Penvénan : « Par tous les chemins raboteux qui dévalent vers la grève, se précipitaient au galop des hordes de juments et d’étalons montés par des paysans à demi-nus. Ni bride, ni selle, un simple licol. L’homme en bras de chemise, le pantalon de berlinge retroussé jusqu’aux cuisses, avait les bras noués autour du cou de la bête ou se cramponnait à sa crinière. Le même cavalier amenait parfois tout un troupeau, sur une seule file, le mufle de chaque cheval attaché par une corde à la queue du précédent. Il en débouchait de toutes parts. Sur le bord de la plage, ils se rangèrent, l’eau n’étant pas encore assez basse pour passer. Les bêtes piaffaient, hennissaient. Les hommes chantaient ou s’interpellaient bruyamment, avec de farouches éclats de voix, ou, dans leur impatience, insultaient la mer. Dès que l’eau leur parut guéable, ils s’élancèrent. J’eus sous les yeux, de la hauteur où j’étais assis, le spectacle d’une extraordinaire fantasia bretonne. » C’est le même spectacle à Paule lorsque les cavaliers exécutent leur course au triple galop pour se rendre de la chapelle au Ti marc’h. Ces folles chevauchées ne seraient-elles pas une façon d’éprouver la protection du saint ? Écoutons Max Radiguet à ce sujet : « D’après une croyance assez commune, les pèlerins se trouvant à l’abri des maléfices et des maladies jusqu’au coucher du soleil le jour du pardon, certains valets de ferme ne se font pas faute d’expérimenter cette grâce d’état en se livrant à des courses effrénées et à d’autres violentes prouesses d’équitation, le tout à la plus grande gloire du saint. » 

Même son de cloche en Provence où, à l’occasion de la Saint-Éloi, on cravache de la même manière : l’attelage part d’abord au galop au milieu des nuages de poussière et des claquements de fouet. En entrant dans le bourg, le char roule lentement et passe ainsi devant l’église où il reçoit la bénédiction du curé. Mais aussitôt après, il repart avec la rapidité de l’éclair ; les conducteurs laissent flotter les rênes et, malgré le danger auquel ils s’exposent, tous sont dans la ferme persuasion que, sous la protection de saint Éloi, ils n’ont rien à redouter.

Émulation et liesse populaire

Le pardon des chevaux fait, avant tout, la fierté des éleveurs. Ils ont mis leurs bêtes sur leur « trente et un ». Extrêmement présentes à chaque temps fort de la journée, elles attirent tous les regards : crinières tressées, ou bien peignées, sabots cirés. « Flot de rubans à l’œillère, ou fleurs de papier, large soleil à cœur noir, couverture blanche sur le dos. » C’est à qui aura la plus belle monture. « Il fallait voir les chevaux ! », s’exclame un paysan, sur un ton qui en dit long sur ses impressions. Si quelqu’un ne vient pas avec ses chevaux, on dit – ou on médit : « ils sont sans doute trop maigres ». Montrer l’animal avec ostentation est le moyen d’asseoir ou de conforter une réputation et d’acquérir un capital de prestige particulièrement utile dans le jeu économique, social et politique local. 

Le pardon des chevaux est aussi le jour de la jeunesse, des garçons en particulier. Si les anciens sont fiers de leurs bêtes, ils sont aussi fiers des cavaliers qui ne sont autres que leurs fils, ou leurs valets, qui s’affrontent dans les courses. Ce sont ces compétitions qui donnent aux jeunes gens la meilleure occasion de s’affirmer, de rivaliser entre eux dans une épreuve de force et de danger. La société paysanne traditionnelle accorde beaucoup de prix à la performance physique. On est aussi dans une société de l’honneur. Les courses sont préparées avec sérieux, longtemps à l’avance : « En période de moisson, nous dira-t-on, les bêtes sont en forme. On force sur l’avoine. On donne des graines de chanvre. Le désir de gagner est si grand qu’il donne parfois lieu à des tricheries. » Les courses de chevaux, telles qu’elles sont pratiquées dans les derniers temps, sont souvent au nombre de trois. Il y a toujours une course locale, puis une cantonale, et enfin une régionale. Le village peut ainsi participer aux trois compétitions. En cas de victoire, la réputation du village s’envole bien au-delà du canton. On est bien dans l’esprit des fêtes irlandaises de Lughnasadh : “This was a time for showing off the speed of one’s horses, of competing in contests of skills and strength” (« C’était le moment de faire valoir la vitesse de son cheval, de montrer sa force et son adresse »). Écoutons cette description du pardon de saint Gildas à Penvénan par Guillotin de Corson : « Dès que la marée baisse sensiblement, des centaines de cavaliers descendent vers les grèves venant de Plougrescant, Penvénan, Camlez et Plouguiel : arrivés sur la plage, ils n’attendent point que les flots se soient complètement retirés ; c’est à qui briguera l’honneur d’arriver le premier dans l’île. Tous se lancent à la mer et rien n’est plus pittoresque que cette course effrénée des paysans bretons dont beaucoup mettent leurs chevaux à la nage au risque de se noyer avec eux. Mais nul ne craint pareil accident, saint Gildas ne les protège-t-il pas ? »

Même le saut de Saint-Alar fait bomber le torse aux cavaliers : « Sont-ce les pierres de canalisation fraîchement mises à nu qui retiennent les chevaux de franchir le ruisselet, est-ce timidité de ces chevaux de labour ? Plusieurs hésitent mais tous sautent. Les cavaliers eux sont crânes, fort à leur aise. On les croirait nés à cheval », commente un témoin. La course donne encore la meilleure occasion aux jeunes garçons de briller devant les jeunes filles. Elles sont ponctuées d’acrobaties, de sauts, de stations debout sur le cheval. On est toujours dans le même esprit. De même en Irlande on dit encore des fêtes de Lughnasadh : « It was a time for arranging marriages also since young people would be foremost in exhibiting their quality. » (« C’était aussi un moment favorable pour conclure des mariages puisque les jeunes gens étaient les plus en vue en faisant preuve de leur agilité. ») Un observateur du pardon de saint Éloi à Plérin confirme : « Le pardon des chevaux était une sorte de fête de fiançailles. Les jeunes fermiers célibataires s’empressaient au retour d’offrir à leur douce, sur la croupe de leur monture, une place toujours acceptée avec plaisir. Et on revenait en chantant, mêlant l’éloge du grand saint Éloi aux récits de toutes sortes : marchés, querelles, raccommodements, remarques plus ou moins charitables, projets d’avenir… »

Pour aller plus loin, Bretagne Culture Diversité (BCD) amis en ligne « 1 001 Pardons », un site qui recense l’ensemble des pardons organisés chaque année en Bretagne : https://pardons.pci-bretagne.bzh/

 

CITER CET ARTICLE

Auteur : Daniel Giraudon, « Les pardons des chevaux en Bretagne », Bécédia [en ligne], ISSN 2968-2576, mis en ligne le 18/02/2026.

Permalien: http://bcd.bzh/becedia/fr/les-pardons-des-chevaux-en-bretagne

BIBLIOGRAPHIE

  • Claude Millour, Les saints vétérinaires en Bretagne, Skol Vreizh.
  • Jean-Baptiste Ogée, Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, Nantes, 1778-1780.
  • Georges Provost, Pardons et Pèlerinages en Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècles, Thèse Rennes, 1995.
  • Émile Souvestre, Les Derniers Bretons, 1836.
  • Arnold Van Gennep, Manuel de folklore français contemporain, 1946.

 

Proposé par : Bretagne Culture Diversité