Abandon d’enfants en Bretagne aux XIXe et XXe siècles

Autrice : Martine Fauconnier Chabalier / septembre 2026
Depuis le début du XIXe siècle, la prise en charge des enfants abandonnés et les aides proposées aux femmes pour prévenir ces abandons ont connu des évolutions en Bretagne.

Dans l’Antiquité, le Conseil des Anciens ou le paterfamilias décidaient de la vie, de l’exposition dans la rue ou de la mort des nourrissons. Pour lutter contre les expositions funestes et les infanticides qui condamnaient le bébé à une mort céleste, l’Église encourage l’abandon, sous forme d’oblation : l’enfant est mis sous la protection de Dieu. En France, au Moyen Âge, on installe des coquilles aux portes des églises pour recueillir ces bébés. Des asiles pour enfants sont aussi fondés. Sous l’Ancien Régime, l’aide apportée aux enfants abandonnés dépend essentiellement de l’Église et de la charité des particuliers. Dans un élan de générosité, les révolutionnaires font obligation à la Nation de prendre en charge ces enfants. Ils espèrent aussi supprimer les causes d’abandon en aidant les mères célibataires.

Des hospices dépositaires et des tours

Le XIXe siècle revient sur cette conception. Un décret du 19 janvier 1811 institue un hospice dépositaire par arrondissement pour recueillir les enfants « trouvés » dont la filiation n’est pas établie, les abandonnés dont le parent est dénommé et les orphelins pauvres. La mère ou une autre personne y amène l’enfant. Les expositions dans un lieu de passage sont aussi admises. Mais pour permettre aux parents de déposer l’enfant dans l’anonymat en toute sécurité, la pratique du tour, apparue en France au début du XVIIIe siècle, est généralisée. Il s’agit d’un cylindre installé dans la muraille d’un l’hospice. La personne qui dépose le bébé avertit par une cloche, le tour pivote et l’enfant est recueilli par une sœur tourière. En Ille-et-Vilaine avant 1847, date où l’accueil est centralisé à l’hospice de Rennes, il y en aurait eu huit : à Dol, Fougères, Montfort, Redon, Saint-Malo, Saint-Servan, Vitré et Rennes. Accusés de favoriser l’abandon, les tours sont progressivement fermés. En 1862, ne subsiste en Bretagne que celui de Brest.

Les « bureaux ouverts »

La loi du 27 juin 1904 abolit définitivement les tours. Les admissions d’enfants abandonnés, avec ou sans filiation, se font au chef-lieu, dans un « bureau ouvert » 24h/24, sans formalités, sans enquête, sans autre témoin que la préposée.

Bureau ouvert à Rennes. Source : collection particulière.

Un livret de pupille est établi et un numéro d’immatriculation donné. Un collier portant ce numéro est posé autour du cou du jeune enfant. Ce collier a été instauré en 1826 pour éviter que des nourrices ne substituent leur propre enfant à un pupille décédé et ne continuent de percevoir un salaire. Il devait être porté jusqu’à l’âge de trois ans. En 1915, l’échéance est ramenée à deux ans, puis la pratique disparaît.

La loi de 1904 confie la responsabilité des enfants assistés aux préfets, et non plus aux hospices tenus par des religieuses. Plus tard, la décentralisation de 1984 transférera cette mission aux conseils généraux mais la tutelle des pupilles continuera à être exercée par les Préfets.

Avant la Seconde Guerre mondiale, certaines mères souhaitant garder le secret se rendent chez une sage-femme pour y accoucher. Ensuite, tous les accouchements se font en maternité et les abandons des nouveau-nés également. Pendant tout le XXe siècle, les femmes seules peuvent aussi finir leur grossesse dans une maison maternelle, comme celle de Brest. Très longtemps, les Côtes-du-Nord n’en ont pas eu, et les Costarmoricaines devaient se rendre dans le Morbihan, à Lorient puis Josselin.

Des abandons nombreux

Sur le plan national, le nombre d’enfants abandonnés est estimé à 40 000 à la veille de la Révolution, 84 500 en 1815. Il est de 120 928 fin 1902. Cette augmentation s’explique en grande partie par l’accroissement de la pauvreté, mais également par un rigorisme accru de la morale. À cette même date, il y a en Bretagne 4 131 enfants abandonnés ou orphelins pauvres, dont la très grande majorité sont des enfants abandonnés avec une filiation d’établie. L’Ille-et-Vilaine en compte 1 128, le Finistère 1 028, et le Morbihan 834. Les Côtes-du-Nord davantage : 1 141. C’est l’un des départements français qui compte le moins de naissances illégitimes, mais ses élites se montrent hostiles aux « filles-mères ». Ainsi, en 1902, seuls 31 % des secours financiers octroyés pour prévenir un abandon sont destinés à des enfants naturels, alors que la proportion est de 61 % dans le Morbihan et de 84 et 88 % dans les deux autres départements. En 2005, il y a 56 enfants abandonnés en Bretagne, dont 25 dans le Morbihan, 13 dans le Finistère, 10 en Ille-et-Vilaine et 8 dans les Côtes-d’Armor. 86 % sont sans filiation.

Les années 1920 connaissent une première baisse mais l’évolution date essentiellement de la fin des années 1970. Outre la légalisation de la contraception puis de l’IVG, la diminution résulte de la création en 1976 de l’allocation de parent isolé, du soutien apporté aux familles et du changement de regard de la société sur les mères célibataires. Pendant le XIXe siècle et jusque dans les années 1970, les deux principales raisons d’un abandon sont la misère et l’opprobre vis-à-vis des filles-mères. Au début du XXIe siècle, c’est l’impossibilité d’élever l’enfant avec le père du bébé qui est davantage avancée par les mères biologiques.

Un destin tout tracé

Jusqu’au milieu du XXe siècle, dès son admission, quel que soit son âge, l’enfant est accueilli dans l’hospice dépositaire départemental.

Hospice de Pontchaillou à Rennes.

Après un rapide passage dans ce « dépôt », l’enfant est confié à une famille d’accueil à la campagne. Il n’est plus exigé que la nourrice allaite. Le premier critère est de posséder vaches ou chèvres. Les pupilles handicapés peuvent aller dans des établissements spécialisés, comme l’institution de sourds-muets de Rillé à Fougères ou l’école de rééducation pour des enfants arriérés à Créhen dans les Côtes-du-Nord, créée par la Congrégation de la divine providence ; ou rester à l’hospice. Les enfants jugés d’un caractère trop difficile ou dits « vicieux » sont dirigés vers des écoles de réforme. Pour les jeunes filles dont on réprouve la conduite ou que l’on estime en danger, il y a les Bons Pasteurs et les refuges, dont le Refuge de Kernisy en Penhars à Quimper et celui de Saint-Cyr à Rennes.

Les conditions d’existence de ces enfants sont souvent difficiles. Au XIXe siècle en France, un pupille sur deux décède au cours de sa première année. En 1902, 21,9 %. Cette année-là, la mortalité est de 17,3 % dans le Finistère, 28,2 % dans les Côtes-du-Nord, 33,3 % en Ille-et-Vilaine et 36,8 % dans le Morbihan. En 1914 et pendant la Première Guerre mondiale, elle augmente encore. À partir des années 1920, l’Assistance Publique se soucie davantage de la santé des enfants abandonnés. En Ille-et-Vilaine, cette préoccupation conduit à créer en 1927 des « centres d’élevage » pour les tout-petits à Bruz et Antrain, avec un centre de consultation et des nourrices spécialisées domiciliées dans les communes limitrophes. Mais de ce fait, la plupart des enfants changent ensuite de nourrice.

Les enfants confiés sont mis au travail de bonne heure. En 1882, ils bénéficient de l’obligation scolaire jusqu’à 13 ans, puis 14 ans en 1936, mais aussitôt après cet âge, ils sont mis en apprentissage de pâtre puis de domestique agricole. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le destin d’un enfant abandonné est tout tracé. En Ille-et-Vilaine, 84 % des majeurs sortis en 1935 sont devenus domestiques agricoles. La Bretagne est une région rurale et le besoin en main-d’œuvre est important.

Contrat de travail pour une jeune pupille embauchée comme gardienne de troupeau en 1913-1914. Source : Archives départementales d'Ille-et-Vilaine.

Par la suite, les orientations se diversifient. En outre, une adoption est de plus en plus envisagée, surtout pour ceux qui sont abandonnés bébés.

Parfois des retrouvailles

Jusqu’au milieu du XXe siècle, bien que l’abandon soit considéré comme définitif, certaines mères reprennent leur enfant plus ou moins rapidement, après avoir justifié de leurs « bonnes mœurs » et remboursé au moins partiellement les frais engagés.

Lettre d'une jeune fille-mère demandant à reprendre son enfant. Source : Contrat de travail pour une jeune pupille embauchée comme gardienne de troupeau en 1913-1914. Source : Archives départementales d'Ille-et-Vilaine.

La situation de certaines s’est améliorée, ou elles se sont mariées. D’autres ont surmonté leur désarroi. « J’étais dans un état de désespoir. Je n’avais pas les idées à ce que je faisais », écrit en 1918, Aurélie, originaire des Côtes-du-Nord. Le décret-loi du 29 juillet 1939 marque un tournant. Il permet à l’autorité judiciaire de couper les liens avec la famille naturelle lors d’une adoption. L’adoption plénière instaurée par la loi du 11 juillet 1966 prévoit une rupture automatique, dès que l’enfant est confié à ses futurs parents.

Des personnes qui ont été abandonnées recherchent leurs origines.

Lettre de demande d'accès aux origines. Source : Contrat de travail pour une jeune pupille embauchée comme gardienne de troupeau en 1913-1914. Source : Archives départementales d'Ille-et-Vilaine.

Longtemps le secret a prévalu. Beaucoup portaient le patronyme d’un parent en l’ignorant, leur filiation leur étant cachée. Parfois, le secret a même été renforcé de façon singulière. En Ille-et-Vilaine, entre 1927 et 1944, que la filiation soit établie ou non, un pseudonyme est attribué aux enfants abandonnés, dès leur admission. Ainsi François N. devient Gaston Fréjus. Cet usage correspond à la création des « centres d’élevage », avec des nourrices géographiquement regroupées. Il vise sans doute à éviter que des parents ne retrouvent leur enfant. Il est interne à l’Assistance Publique et n’est pas officialisé par un changement d’état civil. L’enfant reprend son patronyme d’origine plus ou moins tôt, mais en ignorant à quoi correspond ce nouveau nom.

Par la suite, deux ordonnances des 23 août et 23 décembre 1958 permettent, en cas de secret demandé après la déclaration de naissance, d’établir un nouvel état civil dans un autre lieu, même de façon rétroactive pour les pupilles encore dans les services. En Ille-et-Vilaine, des déclarations dans une nouvelle commune ont été faites, même en l’absence de demande de secret, pour nombre d’enfants abandonnés, les noms et prénoms étant conservés. Dans le Morbihan, le changement de prénom était systématique. La possibilité de demander le secret, après l’établissement de la filiation à l’état civil, a été supprimée par la loi du 22 janvier 2002 et seule la mère peut le solliciter, lors de l’accouchement.

Lettre de remerciements. Source : collection particulière.

Les lois du 17 juillet 1978 et du 11 juillet 1979 ont permis aux personnes concernées de connaître leurs origines quand aucun secret n’avait été demandé. La loi du 22 janvier 2002 a élargi cette possibilité aux abandons dans le secret, si la mère contactée donne son accord ou si elle est décédée sans avoir manifesté de volonté contraire.

 

CITER CET ARTICLE

Autrice : Martine Fauconnier Chabalier, « Abandon d’enfants en Bretagne aux XIXe et XXe siècles », Bécédia [en ligne], ISSN 2968-2576, mis en ligne le 16/09/2026.

Permalien: http://bcd.bzh/becedia/fr/abandon-d-enfants-en-bretagne-aux-xixe-et-xxe-siecles

BIBLIOGRAPHIE

  • Delphine Jézéquel, Les enfants assistés à Rennes et en Ille-et-Vilaine de 1860 à 1940, mémoire de maîtrise, Rennes 2, 2004.
  • Isabelle Le Boulanger, L’abandon d’enfants. L’exemple des Côtes-du-Nord au xixe siècle, Rennes, PUR, 2011.
  • Martine Fauconnier Chabalier, Les destins croisés des pupilles et de leurs familles (1914-1939), mémoire de master, Rennes 2, 2006.
  • Martine Fauconnier Chabalier, Des mères singulières : les mères qui abandonnent leur enfant en France (1900-2020), PUR, 2022.

 

Proposé par : Bretagne Culture Diversité