Pilhaouaerien et Pillotous, chiffonniers de Bretagne

Auteur : Yann-Bêr Kemener / novembre 2016
Le tri sélectif n’est pas une nouveauté. Des hommes et des femmes, notamment dans les monts d’Arrée, s’étaient spécialisés dans cette activité de récupération et de revalorisation des matières premières, dans une société où ces dernières manquaient cruellement aux activités artisanales puis aux industries jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Spécialisation et communautés locales

Ce commerce de la récupération est l’apanage des habitants des monts d’Arrée, paysans de Botmeur, Brennilis, La Feuillée, Berrien et Loqueffret. Cultivant de très petits lopins (de 3 à 5 ha) d’une terre naturellement pauvre, ou tout simplement journaliers ou métayers, ils complètent leurs revenus en devenant chiffonniers ambulants en dehors des périodes de travaux des champs.

Une autre communauté, celle des « étoupiers », existe aussi à La Roche-Derrien dans le Trégor. Entre 1851 et 1872, une cinquantaine de chefs de ménage des bas quartiers de la ville (un habitant sur huit) forment une petite « république », développant même un langage spécifique, le « tunodo ».

Tout est bon à récupérer

Ils parcourent la campagne à la recherche de chiffons de tissus usagés, de chanvre ou de lin, principalement pour la fabrication du papier, mais pas seulement. Tout est bon à récupérer, même les filets de pêche ou la ferraille.

Les soies de porcs et queues de cheval servent à faire des brosses, des blaireaux ou des pinceaux ; les peaux de lapins, de taupes et sauvagines servent à fabriquer des manteaux ; les os de toutes sortes à fabriquer de la colle ; l’étoupe, filasse grossière de lin ou de chanvre, sert à calfater les navires.

Des chiffons pour le papier

En Bretagne l’industrie papetière naît au XVIe siècle et prospère aux siècles suivants. Des moulins à papier fonctionnent le long des rivières, en particulier dans les régions de Morlaix, du Trégor et de Fougères.

Ces chiffons sont l’objet de trafics en tous genres. Les plus fins, appelés « drilles », sont exportés vers la Normandie, la Saintonge ou l’Angleterre, alors que les plus grossiers restent en Bretagne, ce qui inquiète les papetiers qui ne peuvent produire que du papier d’emballage.

Un arrêt du roi du 8 mars 1733, censé protéger les papetiers de cette concurrence, interdit toute circulation et entrepôts de chiffons dans une bande côtière de trois lieues de large. Un autre arrêt du 21 août 1771, sous prétexte de supprimer les dépôts frauduleux de chiffons, interdit la construction et le maintien en l’état de moulins à papier à moins de quatre lieues des côtes.

Couple de chiffonniers de La Feuillée - Crédit : Fonds ELD - Association "Sur les traces de François Joncour".

Organisation sociale

Chaque chiffonnier reçoit en héritage un secteur de prospection qu’il transmet à ses enfants. Les enfants apprennent très tôt le métier, en général en septembre après la moisson, trois ou quatre années durant. Lorsqu’ils ont obtenu le certificat d’études primaires, ils accompagnent leur père ou le remplacent.

Les quatre campagnes de ramassage de chiffons ont lieu entre les périodes des grands travaux agricoles : après la moisson en septembre, entre la Toussaint et Noël, entre le premier de l’An et les semis de pommes de terre, en mars ou avril, et en mai et juin jusqu’à la fenaison.

 

Les secteurs géographiques

Les meilleures régions pour le chiffonnier sont les plaines du Porzay ou du Léon, le bord de mer, les ports de pêche, les villes, les endroits où la densité de la population est importante, où les habitants peuvent acheter des habits neufs au lieu de raccommoder les anciens. « Lec’h m’ema an dud, ema ar pilhoù ! » (Là où sont les gens, là sont les chiffons !), disait Marie Menez, ancienne chiffonnière, née en 1899 à La Feuillée.

Le quotidien des chiffonniers

Tout d’abord, ils se rendent chez le marchand de chiffons en gros qui leur procure de la vaisselle de second choix en provenance des faïenceries du nord et de l’est de la France comme monnaie d’échange. Puis ils se rendent dans leur secteur, où ils louent une pièce et une grange pour y trier et entasser leurs chiffons.

Très tôt le matin, ils partent sur les routes pour annoncer leur venue. Ils crient en breton « Pilhoù d’ar pilhaouaer ! » ou bien « Chiffons, pilots, peaux d’lapins ! », afin que les femmes, restées à la maison, puissent préparer les ballots.

Ils repassent ensuite dans l’après-midi ou la soirée pour récupérer la marchandise. Avant la Première Guerre mondiale, ils se déplacent à pied. Ensuite ils acquièrent un cheval, une charrette ou un char-à-bancs.

Ils entassent leur « butin » dans des endroits précis afin qu’il soit ensuite collecté pour être transporté en charrette dans leur dépôt. C’est là que s’effectue le tri pendant une bonne semaine. Puis c’est le transport vers le dépôt en gros, fréquemment installé en ville, où le chiffonnier est payé, déduction faite des objets utilisés pour le troc.

La pesée et le rapport à la loi

La pesée est tout un art. Elle se fait à l’aide d’un krog-pouezer, une balance romaine, ou d’un petit peson à ressort qui peut facilement se cacher dans la poche à la vue de la maréchaussée.

D’un coup d’œil, le chiffonnier sait si le ballot de tissu est intéressant et, à partir de la Première Guerre mondiale, s’il ne contient pas trop de tissus synthétiques. Sinon, il met discrètement son pied sous le ballot afin qu’il pèse moins. Alors il propose un prix et, parfois, il faut marchander.

Même si elles s’en méfient, les ménagères accueillent le chiffonnier avec intérêt. Celui-ci leur procure un peu de vaisselle neuve : bols, assiettes avec des coqs ou des fleurs, soupières, cafetières, ainsi que des mouchoirs, en échange de tissus usagés. Certains vendeurs, comme les domestiques ou les jeunes hommes, préfèrent de l’argent, se faisant ainsi un petit pourboire – ur gwerzh-butun – pour s’acheter du tabac.

Après la Première Guerre mondiale, les chiffonniers doivent tenir à jour un registre de leurs ventes, afin d’être, éventuellement, imposé sur leur chiffre d’affaires.

Les campagnes rapportent bien jusqu’à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, mais chacun doit taire ses gains, s’il ne veut pas se faire détrousser sur le chemin du retour.

Un déclin inéluctable

Après la Première Guerre mondiale, l’activité des chiffonniers diminue déjà car les tissus de chanvre, lin et coton sont remplacés par des tissus synthétiques, inutilisables pour fabriquer de la pâte à papier. Les papeteries vont, de plus en plus, utiliser la cellulose extraite du bois suivant une technique mise au point à la fin du XIXe siècle.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’activité cesse définitivement, même si quelques moulins à papier artisanaux conservent encore le procédé traditionnel de fabrication du papier chiffon.

 

Exposition

 

Bibliographie

  • Kemener Yann-Bêr, Moulins à papier de Bretagne – Une tradition séculaire, Morlaix, Skol Vreizh, 1989.
  • Kemener Yann-Bêr, Pilhaouer et Pillotou, chiffonniers de Bretagne, Morlaix, Skol Vreizh, 1992 (3e édition).
  • Favreau Jacqueline, Pilhaouer et bonnet rouge, Le Faouët, Liv’Éditions, Pochothèque jeunesse, 1998, 128 p. (épuisé).
  • Le Hérissé Yann, Vers une étude des chiffonniers du grand Ouest, diplôme d’Études appliquées en histoire, Université du Havre, 1er juillet 2002.
  • Le Hérissé Yann, « Des pilhaouer de Plouec-sur-Lié aux chiffoniers de Gournay-en-Bray (1881-1977) » ABPO, tome 109, n°2, 2002, pp.93-102.
  • Caroff Jean et Huon François, Moulins à papier de Bretagne et familles papetières de Bretagne du XVe siècle à nos jours, Centre généalogique du Finistère/Au fil du Queffleuth et de la Penzé, 2015, 364 p.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité