Jean Moulin : un homme brutalisé ?

Auteur : Erwan Le Gall / mai 2020

Avant même d’opter pour l’Armée des ombres et d’occuper dans la clandestinité les plus hautes fonctions, Jean Moulin fait face au danger avec une morgue et un mépris de lui-même qui ne manquent pas d’interroger. Préfet d’Eure-et-Loir, il livre son « premier combat » face aux Allemands le 17 juin 1940 alors que son département est livré au chaos, tiraillé entre l’exode d’une part, l’arrivée de l’occupant d’autre part. Refusant de signer un « protocole » attestant de prétendues atrocités perpétrées par des soldats africains du 26e régiment de tirailleurs sénégalais, il préfère se trancher la gorge plutôt que de céder face à des officiers allemands qui n’hésitent pas à employer la force contre lui. S’il est sauvé in extremis, un tel geste reste encore aujourd’hui difficilement compréhensible.

La dimension idéologique est bien évidemment à prendre en compte. Homme de gauche, humaniste et par ailleurs parfaitement au fait de la nature fondamentalement raciste du régime nazi, Jean Moulin a pu agir par conviction. Préfet, il est par ailleurs un serviteur de l’Etat et sans doute a-t-il pu craindre, l’espace de quelques instants, de ne pas pouvoir résister aux pressions allemandes. De peur de déshonorer sa fonction, de porter atteinte à la France, il aurait pu envisager la plus extrême des fuites.

Mais, pour convaincants qu’ils soient, tous ces arguments ne suffisent pas. Le fait que Jean Moulin soit un homme qui, né en 1899, frôle la Grande Guerre sans toutefois y participer, n’est sans doute pas à négliger. Mobilisé en avril 1918, il termine en effet ses classes lorsque sonne l’Armistice, le 11 novembre 1918. Or, ce qui apparaît, vu du XXIe siècle, comme une chance inespérée a très bien pu constituer, au contraire, une blessure pour ce jeune homme qui, durant toute sa carrière professionnelle, se trouve en concurrence avec des anciens combattants qui, eux, ont pu prouver leur valeur dans les tranchées. Ce « complexe de Mars », pour reprendre l’expression de l’historien finistérien Sébastien Carney, pourrait expliquer l’attitude de Jean Moulin ce 17 juin 1940 : de peur de frôler une seconde fois l’événement, il se jette frontalement dedans quitte à faire plus que son devoir. C’est en tout cas ce que suggère Jean-Pierre Azéma, l’un de ses meilleurs biographes : « il n’est pas à exclure qu’il ait considéré […] qu’il avait à se comporter comme un combattant à part entière, ce qu’il n’avait pas pu – ou su – être vingt-deux ans plus tôt ».

Proposé par : Bretagne Culture Diversité