Originaire d’Éthiopie, le cahouah, de son nom arabe, n’arrive en Europe qu’au début du XVIIe siècle par l’intermédiaire des marchands vénitiens. En 1669, la visite en grand appareil de Soliman Aga, émissaire de Mehmed IV, sultan de l’Empire ottoman auprès de Louis XIV, marque un tournant. Cette délégation, destinée à restaurer les liens diplomatiques entre la France et la Turquie, fut un échec complet, mais on considère qu’elle fut à l’origine du lancement de la mode du café dans la capitale. La consommation de café fut d’abord liée à l’ouverture des établissements qui portent son nom. À la veille de la Révolution, Paris à elle seule comptait plus de deux mille cafés. Cependant, le café en tant que boisson domestique ne fit son entrée que progressivement dans les campagnes. En effet, si l’on en croit une chanson en breton composée en 1895, il était loin d’être sur toutes les tables et faisait l’objet d’une certaine méfiance comme tous les nouveaux produits provenant de l’étranger :
Ar c’hafe zo un dra invantet
Gant ur wreg malicius eus ar vro an turquet
Quenta ma teuas biscoas da vroman ar c’hafe
Ne voa nemet an noblans guement a eve.
Le café a été inventé
Par une femme malicieuse de Turquie
Quand il arriva chez nous en Bretagne
Seuls les nobles en consommaient.
Nous avons effectivement entendu dire les plus anciens en Trégor que les nobles ne toléraient pas que leurs fermiers en boivent. Mais, le ver était dans la tasse et n’allait pas tarder à se propager, notamment sous l’impulsion d’un Parisien, Michel Cahin. Au tournant du XIXe siècle, il fonde la société Au Planteur de Caïffa, spécialiste du café. De nombreuses succursales sont créées. On en comptera plus de 400 avant la Seconde Guerre mondiale dans toutes les villes et les gros bourgs. Ces magasins servent à pourvoir les campagnes en épicerie. Des colporteurs vont de ferme en ferme proposer les produits de la société. À pied avec des poussettes à bras, à vélo en triporteur, avec des voiturettes tirées par des chiens, un cheval ou un âne, ces milliers d’itinérants font très vite partie du paysage rural français. Le caisson qu’ils trimbalent, d’environ un demi-mètre cube, aux roues cerclées de fer, est peint aux armes du Planteur de Caïffa. Ils proposent aux ménagères café, épices, levures, farines et différentes spécialités vendues directement sous la marque Caïffa. Pour fidéliser leurs clients, ils inventent les timbres fidélité « Planteur de Caïffa » que les paysannes collent méticuleusement dans un petit carnet et qui, une fois rempli, s’échange contre quelques objets peu onéreux (assiettes, serviettes, etc.).

Comme c’est la coutume à l’époque, le vendeur ambulant ne tarde pas à se voir affublé du surnom de « Caïffa », aussi bien en Haute-Bretagne qu’en Basse-Bretagne. Il jouit de la même popularité que le facteur, surtout auprès des femmes qui apprécient particulièrement cette boisson. Lors de ses passages, notamment en Trégor, il n’échappe pas aux rimes moqueuses de certains hommes. Ainsi, à peine évoque-t-on son nom ici ou là, que fuse le dicton railleur : « Kaiffa central / Paotr e gafe fall », [La centrale de Caïffa / Le gars au mauvais café]. À son arrivée dans les fermes, les enfants l’aident à pousser sa voiturette puis réclament leur récompense en s’écriant, toujours en rimes : « Kaiffa, Kaiffa / Une tablette de chocolat ! ». Puis, à sa sortie, ils l’accompagnent en procession, en chantant cette fois sur l’air de l’Ave Maria : « Kafe, kafe, kafe Kaiffa, Kafe, kafe, kafe Kaiffa ! ». D’autres garnements, jugeant n’avoir pas été suffisamment récompensés, renversent sa caisse roulante pendant qu’il commerce et bavarde avec les paysannes.
On ne s’étonnera pas de la popularité des chansons au sujet du café, et notamment celle composée par Evnig Penn ar C’hoad (1893-1976), « Son ar c’hafe », dont le refrain est toujours dans la mémoire des bretonnants : « Netra ne blij din-me, ’Vel ur banne kafe » [Rien ne me plaît plus qu’une goutte de café].
Mais il y a café et café, et les mots pour en parler sont divers. Quand il est fort, on dit en Haute-Bretagne que c’est du torré, du taureau, en rapport avec la force de l’animal. À l’inverse et pour rester dans le même domaine c’est de la pisse de bardot, autrement dit, d’âne. À Plélo, le « café d’recteur » est bien solide. Pour un breuvage plus léger, on parle évidemment de café de bonne sœur.
Le café en fait voir de toutes les couleurs aux hommes et aux femmes. Chacun a sa façon de le boire et en ressent les effets avec ou sans accompagnement : Kafe du a lak ar merc’hed war o zu, [le café noir met les femmes de bonne humeur] ; Kafe gwenn a lak ar gwazed war o fenn, [le café au lait renverse les hommes]. Le blanc mélangé au jaune, c’est-à-dire du café au lait avec une rasade de lambig, donne ce que l’on appelle en breton un Kafe griz, du café gris. Pour faire bonne mesure et satisfaire la gourmandise des hommes, on se passe de lait et on force la dose qui change encore la teinte : Kafe du / Ha gwin ardant e-barzh ken a vo ruz [du café noir et de l’eau-de-vie jusqu’à ce qu’il devienne rouge]. Ce café arrosé est aussi ce que l’on appelle le kafe kouefet, le café coiffé, mik ou micamo. On dit que ce dernier mot fut prononcé vers 1820 dans un prône par l’abbé Percevaux, curé de Saint-Étienne de Rennes, et fit carrière dans le langage populaire. À la fin d’un repas, on prend le pousse-café ou le riñs-tasse, autrement dit, il rince la tasse et le gosier en une lampée.
Par dérision, on parle aussi dans un blason populaire du café des filles de Trégrom : « Kafe merc’hed Tregrom : Kafe, laezh hag ur bannac’h mat a rhum » [le café des filles de Trégrom : du café, du lait et un bon coup de rhum]. Il s’agit ici du fameux « Rhum plouz », Négrita, dont la bouteille était autrefois enveloppée de paille et que l’on sortait de l’armoire notamment pour le café du jour de l’an, Kafe deiz kentañ ’r bloaz.
On a encore en mémoire ce moulin à café à main d’autrefois, « celui que maman met entre ses jambes et qui fait plaisir à papa », comme disent les facétieux. On revoit aussi la cafetière un peu crasseuse, maintenue au chaud dans la cendre, et qui va à l’encontre de l’adage « café bouillu, café foutu », toujours prête à accueillir le premier visiteur qui se présente, un buveur invétéré, ur sac’h kafé [un sac à café], comme on le nomme en breton. On se souvient encore de ce pot de Soub kafe, de la soupe de café mise à mitonner des heures près des braises, composée de morceaux de pain coupés en dés sur lesquels on a versé du café.
Aujourd’hui, le petit noir a toujours le dernier mot. Qu’il soit fort ou clair, serré ou allongé, il reste, en de nombreuses circonstances, l’accompagnateur d’un moment privilégié d’amitié ou d’intimité.
