Aux sources de « l’âge d’or » des Américains en Bretagne (1917-1919)

Auteur : Erwan Le Gall / mars 2020
Il peut paraître étonnant de recourir à la notion « d’âge d’or » en pleine Première Guerre mondiale, conflit de la mort de masse – plus d’1 300 000 morts pour la France – et source d’un traumatisme durable. Pourtant, c’est bien une véritable « ruée vers l’or » que suscite en Bretagne le débarquement, à partir du mois de juin 1917, du corps expéditionnaire américain venu combattre les Allemands en France.

26 juin 1917, 7 heures du matin : dans l’indifférence la plus complète, un cargo mixte entre dans le port du Saint-Nazaire. Pourtant, ce navire est en train de changer le cours de l’histoire. En effet, il s’agit du Tenadores, bâtiment reconverti en transport de troupes et qui inaugure le débarquement continu, jusqu’à l’Armistice du 11 novembre 1918, de centaines de milliers de soldats américains arrivant en France par la Bretagne pour prêter main forte aux poilus. Afin de garantir la sécurité des opérations, le plus grand secret a été imposé. Mais la nouvelle ne tarde pas à être connue et, dans les heures qui suivent, comme attirés par la perspective d’une véritable « ruée vers l’or », des centaines d’individus accourent vers ces soldats du nouveau monde.

La fièvre du dollar

Les archives sont en effet formelles : dans les jours qui suivent leur installation en Basse-Loire, des populations, comme sorties de nulle part, viennent se greffer autour du camp où sont installés les Américains. On trouve des marchands qui viennent ouvrir des échoppes plus ou moins clandestines, des prostituées attirées par l’appât du gain ainsi que des enfants qui cherchent auprès des Doughboys une seconde famille, perpétuant en quelque sorte la tradition des enfants de troupe. Là n’est d’ailleurs pas un cas unique puisqu’on observe exactement le même phénomène quelques semaines plus tard dans le Finistère, à partir du moment où les Américains commencent à débarquer par Brest.

Le Tenadores arrive dans le port de Saint-Nazaire. National archives at College Park: 111-SC-59696.A dire vrai, partout où cantonnent les soldats de l’Oncle Sam, on cherche à faire des affaires. Dans la région de Brest et de Saint-Nazaire, les commerçants font tout pour les attirer dans leurs échoppes : cabaretiers et restaurateurs, mais aussi boulangers-pâtissiers ou encore marchands de « nouveautés » rivalisent d’ingéniosité pour séduire ces étranges clients, sans pour autant oublier de pratiquer une double tarification largement défavorable aux Doughboys. La côte d’Emeraude est, pour sa part, érigée en Leave area – c’est-à-dire en zone de permission – par le corps expéditionnaire et les nombreux soldats américains venus se reposer dans la région de Saint-Malo permettent de relancer le secteur touristique, au ralenti depuis la mobilisation générale décrétée en août 1914. On vient parfois de loin pour faire des affaires en Bretagne et, au début de l’année 1919, c’est une succursale du grand magasin parisien Le Printemps qui ouvre dans l’enceinte même du camp de rembarquement n°1 à Saint-Nazaire. L’objectif est clair : permettre aux Doughboys sur le chemin du retour de faire quelques emplettes « typiques » et de ramener des « souvenirs » à leurs familles.

Aux sources de « l’âge d’or »

A dire vrai, du plus humble débitant de boisson aux plus grands industriels, chacun espère faire de belles affaires avec ces riches Américains. C’est ce qui permet de parler de véritable « âge d’or », espoir largement déçu – notamment en ce qui concerne les nombreux projets économiques qui devaient sceller l’amitié franco-américaine une fois la guerre gagnée – mais néanmoins puissamment ressenti par les contemporains. Reste à se demander ce qui permet qu’émerge, en pleine Grande Guerre, cet incroyable espoir.

Un important élément de réponse à cette question réside dans déroulement même de ce conflit. Lorsque les Etats-Unis entrent officiellement en guerre, le 6 avril 1917, l’hécatombe dure déjà depuis plusieurs dizaines de mois. Pire encore, l’espoir suscité par la nomination d’un nouveau commandant en chef, le général Robert Nivelle qui succède le 25 décembre 1916 à Ferdinand Foch, est sévèrement douché dès le 16 avril 1917, premier jour de la dramatique offensive lancée sur le Chemin des Dames.

Le général Nivelle à son bureau, 9 novembre 1916. La Contemporaine: VAL 208/160.A dire vrai, 1917 est assurément « l’année trouble », pour reprendre une célèbre formule du Président de la République d’alors, Raymond Poincaré. Suite à l’échec de l’offensive Nivelle, l’armée française est traversée par une vague de mutineries auxquelles répondent, comme en écho, de nombreuses grèves à l’arrière. Sur le plan diplomatique, la situation paraît encore plus confuse après que la Russie sombre dans une première, puis dans une seconde révolution qui conduit d’ailleurs le pays à sortir du conflit, au début de l’année 1918, avec l’armistice de Brest-Litovsk. C’est donc parce qu’elle intervient au cours d’une période particulièrement trouble que l’annonce de l’entrée en guerre des Etats-Unis est la source d’un véritable « âge d’or ».

La force des clichés

Mais le corps expéditionnaire américain qui débarque en Bretagne à partir du 26 juin 1917 n’est pas la seule projection de forces à gagner le front par la péninsule armoricaine. Des troupes britanniques, canadiennes, portugaises et même russes passent depuis 1914 par les quais de Brest et Saint-Nazaire et ne suscitent aucunement de telles attentes. Il est vrai que les Etats-Unis ne sont pas un pays comme les autres. Or ce sont justement les représentations attachées à cette nation qui permettent l’émergence, en pleine Première Guerre mondiale, de ce véritable « âge d’or ».

Doughboys achetant des babioles à une civile française, sans lieu ni date. National archives at College Park:111-SC-4213.Pays d’immigration, notamment pour un certain nombre de Bretons originaires de la région des Montagnes noires, les Etats-Unis sont vus comme un espace incomparable d’opportunités. C’est en effet pour s’extraire de la pauvreté et accéder à de meilleures conditions de vie que, chaque année, des milliers d’hommes et de femmes traversent l’Atlantique. C’est pour cela que les stéréotypes d’alors associent l’Américain à l’idée de richesse, que cela soit par l’intermédiaire de la figure du chercheur d’or ou celle du self-made man. Et c’est précisément ce qui permet d’expliquer l’apparition de cet « âge d’or », fol espoir né en pleine Grande Guerre qui n’est ni plus ni moins qu’une manifestation en Bretagne du « rêve américain ».

BIBLIOGRAPHIE

 

  • Carney Sébastien, 1917-1919. Brest ville américaine ?, Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 2018.
  • Evanno Yves-Marie et Vincent Johan, Tourisme et Première Guerre mondiale. Pratique, prospective et mémoire (1914-2014), Ploemeur, Editions CODEX, 2019.
  • Harter Hélène, Les Etats-Unis dans la Grande Guerre, Paris Tallandier, 2017.
  • Le Gall Erwan, Erwan, Saint-Nazaire, les Américains et la guerre totale (1917-1919), Bruz, Editions CODEX, 2018.
  • Nouailhat Yves-Henri, Les Américains à Nantes et Saint-Nazaire, 1917-1919, Paris, Les Belles Lettres, 1972.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité