Découverte miraculeuse de la statue de sainte Anne

Auteur : Georges Provost / novembre 2016
Dans la nuit du 7 au 8 mars 1625, Yvon Nicolazic, paysan du hameau de Keranna en Pluneret, est guidé par la lueur d’une chandelle jusqu’à son champ du Bocenno. Creusant la terre, il y découvre une statue en bois. Telle est l’origine du plus important pèlerinage breton, dans l’actuelle commune de Sainte-Anne-d’Auray.

La statue du Bocenno dans l’histoire

Yves Nicolazic (1591-1645), sanctuaire de Sainte-Anne-d’Auray, association diocésaine de Vannes - JF Carvou
Pour Nicolazic, cette découverte est l’aboutissement d’une expérience spirituelle : paysan aisé mais analphabète, déjà reconnu pour sa piété, il dépose devant notaire que sainte Anne lui est apparue et lui a demandé de reconstruire la chapelle qui lui avait été dédiée sur les lieux, 924 ans et six mois plus tôt. Une telle précision temporelle se concilie mal avec l’histoire : comment le culte de la mère de la Vierge remonterait-il à une si haute antiquité puisqu’il n’est pas attesté en Bretagne avant le XIIe siècle et ne se diffuse guère avant la fin du Moyen Âge ? Ceci étant, le nom même de Keranna atteste un culte antérieur dont Nicolazic fut sans doute le gardien – on sait qu’il entretenait la fontaine – avant de devenir l’instrument de son renouveau. Depuis la fin du XVIIIe siècle, une hypothèse suggère que la statue était une divinité païenne : supposition invérifiable (la statue primitive a disparu à la Révolution) et que ne peut étayer aucun indice solide malgré la présence d’une villa gallo-romaine et la présomption d’ancienneté que constitue le toponyme Bocenno. Quant à l’idée reçue, d’inspiration celtomane, selon laquelle sainte Anne serait la christianisation de la déesse païenne Ana, elle est sans valeur scientifique.

 

Un écho exceptionnel

Si la relance d’un pèlerinage à la suite de la découverte d’une « image » n’est pas rare dans la Bretagne du XVIIe siècle, l’impact est ici exceptionnel. Dès le lendemain, la foule accourt aux pieds de la statue présentée dans une hutte de branchages. Son caractère providentiel est défendu par les Capucins, qui concluent à la sincérité de Nicolazic, mais le clergé local et l’évêque de Vannes sont pour le moins réservés. L’attrait du lieu ne se dément pas et balaie peu à peu les réticences. À partir de 1628, le site accueille un couvent de Carmes réformés qui encadrent fermement la dévotion : accueillants aux miracles rapportés par les pèlerins, qu’ils consignent dans des registres, les religieux veillent à prévenir tout dérapage superstitieux et à contrôler les réjouissances profanes lors de « l’assemblée » de 26 juillet (en vannetais, on ne dira « le pardon » qu’au XIXesiècle). Dans ce but, ils ferment l’espace du pèlerinage par la Scala Sancta. Les récits de miracles – près de 1300 jusqu’en 1684 – montrent l’attrait du lieu sur toute la Bretagne – bretonnante et francophone – et même au-delà. La reine Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, fait don d’une relique et le couple royal y sollicite la naissance de l’héritier tant attendu. Foyer de mysticisme moderne enraciné dans un passé ancien, recours des marins et des familles à la « bonne grand-mère », pèlerinage breton mais aussi lié à la monarchie française, Sainte-Anne-d’Auray puise dans ces multiples dimensions la clé de son succès.

La basilique, monument néogothique du XIXe siècle, remplace la chapelle datant de 1630 - JF Carvou
Scala Sancta : « Escalier saint » dont les pèlerins en gravissaient les marches à genoux - JF Carvou

 

Un haut lieu de la Bretagne

Malgré un recul relatif au XVIIIe siècle – compensé par l’essor d’autres pardons comme Sainte-Anne la Palud après 1760 – Sainte-Anne connaît un second âge d’or au XIXe siècle. Les jésuites n’y séjournent que brièvement (1815-1828) mais ils y posent de solides fondations : le Petit Séminaire fondé en 1815 fait de Sainte-Anne le lieu d’enseignement qu’il demeure aujourd’hui. Les pèlerinages reprennent leur essor autour de la nouvelle statue. Dans les années 1860, après la visite de Napoléon III, la construction de la basilique et la reconfiguration du site, l’arrivée du chemin de fer… portent la fréquentation à son zénith. Quoique extérieur au sanctuaire, le monument au comte de Chambord illustre la mémoire royaliste mais Sainte-Anne-d’Auray se veut surtout la capitale spirituelle de la Bretagne aux prises avec la République laïque. En 1913, les évêques bretons officialisent le titre de sainte Anne « patronne de la Bretagne ». Au lendemain de la guerre 1914-18, la commémoration des 130 000 morts bretons adjoint une nouvelle dimension, sacrificielle, qu’exalte le Mémorial inauguré en 1932. Au fil du XXe siècle, Sainte-Anne-d’Auray reste un pôle dynamique du catholicisme en Bretagne (en particulier en 1996 lors de la visite du pape Jean-Paul II et à chaque pardon du 26 juillet) en même temps qu’un lieu de fécondité culturelle et artistique qu'illustre l'Académie de Musique et d'Arts sacrés.

Maillots de Bernard Hinault et Jean Robic, Sanctuaire de Sainte-Anne-d’Auray, association diocésaine de Vannes - JF Carvou

Bibliographie

  • An Irien Job, Castel Yves-Pascal, Sainte Anne et les Bretons/Santez Anna mamm goz ar Vretoned, Tréflévenez, Minihy Levenez, 1996
  • Buléon Jérôme, Emile Le Garrec, Sainte-Anne d’Auray : histoire d’un village, 3 vol. Vannes, 1924.
  • Huchet Patrick, La grande histoire de Sainte-Anne d’Auray, Rennes, Ouest-France, 1996
  • Le mémorial 1914-1918. Images d’une construction, Vannes, Archives départementales du Morbihan, 1998
  • Le Moigne Frédéric, « Le mémorial régional de la Grande Guerre à Sainte-Anne d’Auray », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. 116, 2006, p. 49-76.
  • Loyer François, « La basilique de Sainte-Anne d’Auray, monument de l’éclectisme à la fin du XIXe siècle », Bulletin de la Société de l’Art Français, 1977 (Paris, 1979), p. 237-264.
  • Peigne Stéphanie, « Les miracles de Sainte-Anne d’Auray » dans Jean Delumeau (dir.), La mort des pays de cocagne, Paris, 1976, p. 170-183.
  • Provost Georges, La fête et le sacré. Pardons et pèlerinages dans la Bretagne des 17e et 18e siècles, Paris, Cerf, 1998, 530 p.
  • Provost Georges, « Dans les coulisses du pèlerinage. Le village de Sainte-Anne d’Auray et ses habitants au 18e siècle », Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, t. 78, 2000, p. 133-162.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité