La bataille de Jengland en 851

Auteur : Noël-Yves Tonnerre / novembre 2016
Par sa victoire contre Charles le Chauve, les 22 et 23 août 851 à Jengland (Grand-Fougeray), Erispoë affirme son pouvoir d’héritier de Nominoë mort quelques mois plus tôt. Les concessions faites ensuite par Charles le Chauve donnent à Erispoë le titre de roi d’un regnum subordonné. Il se voit reconnaître la possession des comtés de Rennes et de Nantes ainsi que de la vicaria de Retz.

Des sources franques principalement

Nos principales sources sont les Annales franques, Annales de Fontenelle, Annales de Saint-Bertin, Annales d’Aquitaine. Il faut ajouter la Chronique d’Aquitaine, la Chronique de Reginon de Prüm, bien renseignée sur les affaires bretonnes mais contenant quelques erreurs chronologiques. On ajoutera bien sûr le cartulaire de Redon et les Gesta de saints de Redon.

Une opportunité à saisir pour Charles le Chauve

La mort de Nominoë, le 7 mars 851 selon les Annales d’Angoulême, fut une heureuse surprise pour Charles le Chauve. Disparaissait un des hommes les plus redoutables pour son autorité de jeune souverain. Le roi de la Francia Occidentalis sentit que l’occasion était idéale pour rétablir enfin son autorité sur la Bretagne. Après s’être concerté avec ses deux frères Lothaire et Louis en mai à Meersen, Charles arriva en Anjou au début du mois de juillet. C’est sans doute dans la vallée du Loir autour de Lézigné qu’eut lieu la concentration de l’ost. La présence de nombreux biens du fisc en Anjou fut utile pour entretenir l’armée franque. Il est possible aussi qu’il n’ait pas voulu trop s’éloigner du Maine où il disposait d’appuis solides.

Hubert Guillotel a pu situer le lieu de la bataille sur le territoire du Grand-Fougeray grâce à un épisode raconté dans la Geste des saints de Redon qui rapporte que deux Bretons sont tués par des soldats francs qui cherchaient du fourrage au lieu-dit Jeneglina aujourd’hui Jengland (Grand-Fougeray). Les Bretons, après avoir choisi de traverser la Vilaine attendaient, les Francs sur le territoire du Grand-Fougeray. Charles le Chauve se trouvait encore à Juvardeil (près de Durtal) le 16 août 851. Il a pu arriver par la voie d’Angers à Carhaix ou par un chemin parallèle repéré par la prospection.

Le temps joue contre Charles le Chauve

Après avoir regroupé ses forces le roi franc attendit un mois et demi pour livrer bataille. Cette longue attente (risquée car l’obligation de l’ost ne dépassait pas 40 jours) ne peut s’expliquer que par les inquiétudes de Charles le Chauve. Il avait certainement appris qu’Erispoë avait établi son autorité sans difficultés et que Lambert, ancien comte de Nantes, avait fait alliance avec lui. Si son frère Louis lui envoya un contingent de combattants saxons, il semble n’avoir reçu aucune aide militaire de son frère aîné Lothaire dont l’attitude se révélait trouble. Certainement Charles le Chauve espérait-il qu’Erispoë viendrait l’attaquer en Anjou. Mais celui-ci, prudent, resta en position d’attente au nord-est du Vannetais. Le temps pressant, il fallut s’avancer vers l’ouest au milieu du mois d’août et l’armée franque s’approcha probablement par la voie d’Angers à Carhaix, ou un chemin proche repéré récemment par la prospection, la route par la Loire et Nantes étant risquée en raison de l’alliance d’Erispoë avec Lambert. Elle se trouva face aux troupes bretonnes installées près du Grand-Fougeray. Erispoë avait eu tout le temps nécessaire pour préparer la bataille. Il disposait donc de l’avantage.

Tronçon de voie romaine et pont du Mottay dans l’axe au lieu-dit La Louzais. Ce tronçon est en lien avec la voie de Nantes à Corseul. Il marque le franchissement de la Vilaine au Pont de Beslé, deux kilomètres au sud-ouest de Langon. La tradition locale le désigne sous les noms de « Pavé de la Duchesse Anne », « Chemin de la Reine » ou « Chemin de la Guerche ». Il est un point de passage possible sur la Vilaine pour les Bretons. Crédit : Association ARCADES de Langon

Une cavalerie bretonne redoutable

Stèle : un humble monument rappelle le lieu où s’est déroulée cette bataille. Texte sur la croix : Trec’h amañ e savas kadourion Vreizh gant Erispoe unded ar vro d’an 22 a viz Eost 851. Victorieux ici, les combattants bretons avec Erispoe construisirent l’unité du pays le 22 août 851 - P. Lanoë
Hubert Guillotel a sagement réduit les forces en présence à quelques milliers d’hommes. Ce qui fit la décision c’est une fois encore la mobilité des forces bretonnes : quelques centaines de cavaliers, armés surtout d’un javelot, brisèrent la première ligne franque où avaient été placés les mercenaires saxons, habitués pourtant à la guerre de mouvement. L’essentiel des forces franques combattait à pied. Sans soutien efficace de la cavalerie, elles paniquèrent dès le deuxième jour de combat. Charles le Chauve – qui avait perdu des hommes de confiance en Vivien, comte de Tours et abbé de Saint-Martin ; Gauzbert, fils de Rorgon, l’ancien comte du Maine ; le comte palatin Hilmerad – préféra fuir le soir du second jour, sans doute à Angers. Il fut donc facile aux forces d’Erispoë de prendre le camp des Francs le matin du troisième jour.

La naissance d’un royaume breton

Cette victoire fut importante même si les Francs pouvaient envisager une autre expédition. Mais Charles le Chauve, occupé sur d’autres fronts, était obligé de régler la question bretonne au plus vite. Il négocia donc aussitôt avec le chef breton. Moyennant un engagement vassalique, Erispoë se vit reconnaître maître du regnum breton. Il reçut les comtés de Rennes et de Nantes ainsi que la vicaria de Retz. En clair, Erispoë acceptait d’entrer dans le système politique carolingien dans le cadre d’un royaume subordonné. C’était beaucoup mieux que le missaticum de Nominoë mais ce n’était pas l’indépendance complète. Erispoë dut s’engager à faire appliquer dans son regnum la législation carolingienne, à commencer par la législation religieuse. Quelques années plus tard un mariage devait encore renforcer le lien personnel entre le souverain franc et le chef breton.

Bibliographie

  • Cassard Jean-Christophe, Les Bretons de Nominoë, Brasparts, Éditions Beltan, 1990.
  • Chédeville André et Guillotel Hubert, La Bretagne des saints et des rois, Rennes, Éditions Ouest-France, 1984.
  • Fleuriot Léon, Les origines de la Bretagne, Paris, Payot, 1980.
  • Planiol Marcel, Histoire des institutions de la Bretagne, tome II, Mayenne, Le Floch, 1981
  • Tonnerre Noël-Yves, Naissance de la Bretagne. Géographie historique et structures sociales de la Bretagne méridionale, Angers, Presse de l’Université d’Angers, 1994.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité

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