Le conservatoire des archaïsmes

Auteur : Anthony Hamon / avril 2019

Aux yeux des élites citadines, la langue et la lande caractériseraient ensemble le retard de l'agriculture et « l'ensauvagement » de la Bretagne. Le manque de routes contraint les voyageurs à entrer en contact avec leur environnement. Depuis l'arrivée du chemin de fer à Rennes en 1857,  le nombre d'étrangers se multiplie en Bretagne. C'est ainsi que le 11 février 1870 le député normand Louis Estancelin qualifie la péninsule armoricaine de « pays perdu » et affirme : « Étant égaré un jour en Bretagne, j'avais été deux heures sans rencontrer quelqu'un qui parlât français et qui pût m'indiquer mon chemin ». La langue et la lande dépaysent le voyageur étranger ; et le confrontent à des obstacles qui évoquent un passé manifestement obscur et terrifiant.

Les regards portés sur la péninsule armoricaine et ses habitants ne sont en effet pas sans présenter un certain nombre de biais. En 1866, l'enquêteur du gouvernement ne décrit ainsi les populations bretonnes que lorsqu'elles vivent dans des zones dites « arriérées ». Dans le Morbihan, où « les landes occupent encore une surface considérable », indique-t-il, « les habitudes sont sédentaires et économes ; les paysans vivent pauvrement ; ils sont rudes d'aspect, honnêtes, religieux, tenaces, généralement doux quand ils ne sont pas surexcités par les liqueurs alcooliques dont l'usage est trop souvent excessif ». L'alcoolisme breton est déjà un stéréotype solidement ancré dans l'imaginaire collectif. En 1864, l'évêque de Quimper déclare ainsi : « Peuple breton, quand tu passeras à la porte du cabaret sans t'arrêter, tu seras le premier peuple du monde ». Au reste pour l'enquêteur parisien, les hommes sont, conformément à la théorie des climats développée notamment par Montesquieu, le reflet de leur environnement. Ils se confondent presque avec le paysage. Dans les Côtes-du-Nord, écrit-il dans son rapport, « il n'est pas jusqu'au costume des habitants, varié presque partout, qui, tantôt grave, tantôt coquet, avec ses formes anciennes et originales, en vienne ajouter au charme de cette contrée gracieuse et sauvage tout à la fois ».

La langue et la lande conserveraient donc les « archaïsmes » bretons, dont l'origine remonterait à des temps immémoriaux. Dans cette optique, seule la modernisation de l'agriculture pourrait transformer et « civiliser » la Bretagne. En 1867, le Journal d'agriculture pratique ne veut « plus de landes, plus de marécages, plus de population sans travail au pays natal, plus de trésors inactifs. Partout le mouvement des idées, des choses et des hommes ». Ce journal estime d'ailleurs la même année que « l'enseignement de l'agriculture doit marcher de front avec celui de la langue française ».

Proposé par : Bretagne Culture Diversité