Les chauves-souris, mammifères mal-aimés

Autrice : Aline Moulin / juillet 2024
Victimes de préjugés tenaces, les chauves-souris restent des animaux méconnus. De leur nom scientifique « chiroptère » (en grec « main ailée »), elles sont les seuls mammifères à voler activement.

Compagne des sorcières, buveuse de sang, muse de gargouilles, figurant sur des Danses macabres, la chauve-souris véhicule depuis des siècles une image négative. On dit qu’elle s’accroche dans les cheveux, est porteuse de nombreuses maladies, pullule comme la souris, ronge et abîme les maisons. La chauve-souris est fréquemment considérée comme une vermine. Et pourtant, elle est une alliée précieuse de la biodiversité.

Dans le monde, il existe plus de mille espèces de chauves-souris : les frugivores, diurnes, qui participent à la dispersion des espèces végétales ; celles qui pêchent grâce à leur uropatagium, la membrane de peau qui relie les pattes arrière. Deux espèces d’Amérique du Sud et centrale boivent effectivement du sang, mais uniquement celui du bétail. Sous nos latitudes, elles sont exclusivement insectivores. En France, nous comptons 34 espèces de chauves-souris et en Bretagne 22. Dans notre pays et en Europe, les chiroptères sont tous protégés et ont entre eux autant de points communs que de différences.

Les points communs

Toutes les chauves-souris européennes sont régies par un même rythme biologique annuel bien défini. En Bretagne l’accouplement, appelé "swarming" (essaimage), se déroule à l’automne et donne lieu à d’acrobatiques ballets aériens. C’est le seul moment de l’année qui réunit mâles et femelles. Arrive ensuite le temps d’hiberner. Afin de traverser l’hiver, elles vont chercher des endroits calmes, humides, aux températures stables pour ne pas se réveiller à cause des variations thermiques. Chaque réveil intempestif puise dans leur réserve de graisse et risque de trop les amaigrir. On ne réveille pas une chauve-souris qui dort ! Aux beaux jours, leur mission principale est de se refaire une santé, en chassant les insectes. Une fois un bon poids retrouvé, les femelles « provoquent » la fécondation de l’accouplement automnal, grâce aux spermatozoïdes stockés durant plusieurs mois, et se regrouperont progressivement dans leur gîte de mise-bas afin de préparer l’arrivée de leurs petits pour début juin. Elles préféreront alors les endroits chauds. Les femelles n’ont qu’un petit par an, le phénomène de gémellité étant très rare. Les jeunes, allaités très fréquemment, ne sont pas autonomes pour gérer leur thermorégulation. C’est pourquoi, ces « collocations de mères célibataires » sont essentielles : les petits, tous au même endroit, se tiennent chaud pendant que les mères vont chasser. À la fin de l’été, les jeunes sont autonomes et le gîte d’élevage est déserté. La chasse aux insectes redevient intensive, afin de constituer des réserves pour survivre à la prochaine hibernation ; le cycle annuel bien rodé peut recommencer.

Outre ce rythme biologique commun, un autre élément réunit les espèces locales : l’écholocalisation. Même s’il est vrai qu’elles ne sont pas dotées d’une bonne acuité visuelle, leur réputation d’être aveugles est injustifiée. Elles chassent et se localisent dans l’espace grâce à un « sonar » très développé. Elles émettent en effet, par leur bouche, des sons inaudibles aux humains : en se heurtant contre un obstacle, ces ultrasons vont rebondir vers les chasseresses pour être captés par leurs oreilles (plus précisément par leurs tragus) et les prévenir de ce qui se trouve devant elles : mur ou nourriture ? Leur « sonar » est tellement performant qu’une pipistrelle peut, à 20 mètres, détecter un cheveu. En plus de ces ultrasons, elles communiquent entre elles à l’aide de cris sociaux qui, eux, nous sont perceptibles. Les chauves-souris étant très bavardes, nous pouvons les entendre « discuter » entre elles.

Les particularités

Avec 22 espèces en Bretagne, les chiroptères présentent un éventail de différences, sur le plan des préférences alimentaires, comme celui des résidences hivernales et estivales. Les espèces arboricoles préfèrent gîter dans les arbres creux et chasser en sous-bois, comme la Barbastelle. Les espèces fissuricoles, comme tous les petits Murins (de Daubenton, de Natterer, à Moustaches, etc.), affectionnent, quant à eux, les interstices entre les pierres de murs maçonnés. Les cavernicoles aiment… les grottes. Enfin, les commensales préfèrent profiter des aménagements humains.

Murin à moustache. Crédit photo : Ronan Nedelec. GMB.

Les chauves-souris ne se nourrissent pas non plus des mêmes insectes et leurs techniques de chasse divergent. L’Oreillard, friand de papillons, donne de petits coups d’ailes à la frondaison des arbres, réveillant ainsi ses proies et laisse leurs ailes derrière lui, comme preuve de son passage. Les Rhinolophes aiment chasser de gros insectes au sol. On observe, par exemple, le Murin de Daubenton à la surface des eaux stagnantes, sur laquelle il trouve à foison sa pitance.

Une espèce protégée

Ce fascinant petit mammifère est malheureusement en voie de régression. Les causes de ce recul sont liées à l’humain : destruction de l’habitat, utilisation de produits chimiques empoisonnant leur alimentation, trafic routier, parcs éoliens mal implantés et non bridés, ou encore dérèglement climatique. Heureusement, le statut d’espèce protégée permet de mettre en place des moyens afin de mieux les étudier pour mieux les protéger. Souvent portés par des associations, deux grands axes d’actions ont été fixés :

-Les études et prospections naturalistes

Les études d’impact sur l’environnement lors d’un projet, immobilier par exemple, mettent au jour la destruction d’un habitat important pour la faune, chauves-souris incluses. Les prospections permettent de leur côté de découvrir de nouvelles colonies et de les suivre d’année en année pour cerner l’évolution des populations.

-La sensibilisation et la médiation

L’humain étant la principale cause de la destruction de la biodiversité, c’est aussi à lui de la soutenir. Mais encore faut-il être au courant de la réalité de ce qui nous entoure. Des animations de sensibilisation, telles les Nuits Internationales de la Chauve-souris, œuvrent beaucoup à la connaissance et donc à la compréhension de toutes et tous. Dans la même optique de réconciliation avec le vivant qui nous entoure, des associations proposent un service de médiation afin de répondre aux questions de certains habitants mécontents de la présence de chauves-souris dans leur logement, et à celles de ceux qui veulent devenir de meilleurs hôtes pour la biodiversité.

 

CITER CET ARTICLE

Autrice : Aline Moulin, « Les chauves-souris, mammifères mal-aimés », Bécédia [en ligne], ISSN 2968-2576, mis en ligne le 19/07/2024.

Permalien: http://bcd.bzh/becedia/fr/les-chauves-souris-mammiferes-mal-aimes

BIBLIOGRAPHIE

  • Atlas des mammifères sauvages de Bretagne, Groupe mammalogique breton, Éditions Locus Solus.
  • Encyclopédie des chauves-souris d’Europe et d’Afrique du Nord, Christian Dietz, Otto von Helversen, Dietmar Nill, Éditions Delachaux et Niestlé.

 

Proposé par : Bretagne Culture Diversité