Les êtres imaginaires

Auteur : Dominique Besançon / novembre 2016
En Bretagne, les êtres imaginaires sont inquiétants, nocturnes, ambivalents et bien loin des puérilités attendues. Et pour cause : ils sont les descendants à peine affaiblis des antiques esprits de la nature. Malgré l’opposition cléricale, ils firent longtemps partie intégrante des croyances populaires.

Ils sont l’âme cachée du monde

Korrigans, fées, sirènes, animaux fantastiques, esprits siffleurs ou éclaireurs… les innombrables êtres imaginaires bretons sont les descendants folklorisés des esprits de la nature. Cette conception religieuse préchrétienne implique que chaque parcelle de l’univers est habitée par une force invisible qui l’anime.
Comme les fantômes, ils se manifestent surtout la nuit et appartiennent à l’autre monde ou à l’au-delà qui, en Bretagne, est à comprendre au sens de : au-delà du visible, et n’est pas réservé à la mort. Humains et êtres de l’au-delà (ou de l’autre monde) se partagent donc les mêmes lieux mais en un temps inversé, la nuit étant dédiée aux seconds.

Les génies des lieux

Ils sont les intermédiaires entre les dieux et l’homme, qui les craint et les vénère. Quoi de plus normal, puisqu’ils occupaient la place avant lui et ne cèdent pas leur territoire sans contrepartie ?
Les plus redoutés incarnent l’âme d’une nature sauvage, imprévisible, mais pas forcément maléfique. Ils hantent les espaces isolés ou réputés dangereux : forêts, souterrains, ponts, lacs, landes, carrefours, avec une prédilection pour les sites humides. Ces lieux, dits de marge ou de passage, mènent du connu vers l’inconnu, du là à l’au-delà, d’un temps à un autre. Les fées des fontaines, les Morganes et les hurleurs des grèves appartiennent à cette catégorie. De même, la présence de korrigans près des mégalithes souligne leur appartenance à une religion antérieure.
Plus familières, de petites créatures de type farfadets (fées ou lutins) sont attachées aux demeures, aux bêtes et aux cultures. Dévouées mais espiègles et susceptibles, elles attendent néanmoins de leurs protégés égards et reconnaissance.

Le dolmen des korrigans, à Goulven (Finistère). Crédit : Cartolis AC00000425

Une étroite cohabitation : pour le meilleur et pour le pire

Les korrigans volent les enfants, les fées s’unissent aux mortels, les sirènes les noient parfois, tandis que d’autres les avertissent d’un sinistre. Il semble qu’ils aient besoin des hommes pour survivre et se régénérer. L’inverse est tout aussi vrai : les hommes ont besoin de ces êtres qui savent se montrer indispensables et réalisent leurs désirs secrets : richesse, amour, beauté.
Poètes, danseurs, musiciens, artisans, médecins, ils se métamorphosent à volonté, commandent aux éléments, sont quasiment immortels et possèdent des trésors cachés. Heureux celui qui a leur faveur car ils lui feront de précieux dons, mais malheur à lui s’il les déçoit car leur vengeance sera terrible ! Les relations sont régies par un certain nombre d’interdits et de devoirs mutuels, une sorte de contrat qui ne souffre aucune dérogation.

Mélusine. Crédit : Livre de Mélusine de Jean d’Arras, 1478, BNF
Réfugié dans la forêt après le meurtre accidentel de son oncle, le comte de Poitiers, Raymondin de Lusignan rencontre trois jeunes filles près d’une fontaine, dont Mélusine. Celle-ci qui lui promet, s’il l’épouse et ne cherche jamais à la voir un samedi, de le faire innocenter et de faire de lui un puissant seigneur. Elle tient parole mais, un samedi, son mari l’épie par le trou de la serrure, la voit nue dans son bain et découvre qu’elle a une queue de serpent. Elle s’enfuit en poussant un cri déchirant. Depuis, elle réapparaît à la mort de chacun de ses descendants.

Chassez les vieux démons…

Incapable d’éradiquer les vestiges païens de la foi populaire, l’Église catholique dut les assimiler ou les diaboliser. Le calendrier des fêtes chrétiennes fut ainsi largement calé sur celui des anciennes fêtes celtiques et les innombrables « fontaines aux fées » dédiées à la Vierge. D’ambivalentes, les créatures non assimilables devinrent maléfiques et désignées par un vocabulaire adéquat : diable, démon, sorcière. Ces dernières sont particulièrement virulentes après le crépuscule, au moment où baisse la vigilance morale. C’est la nuit, en effet, que surgissent les mauvaises pensées, les mauvais esprits et que se déroulèrent les fêtes lunaires requalifiées de sabbats sataniques. Opposée à la lumière divine, la nuit fut frappée de nombreux interdits et devint le temps de tous les dangers, naturels et surnaturels.
La pression cléricale réussit à modifier les comportements mais ne modifia pas la foi populaire en profondeur, en raison, notamment, du goût bien connu des Bretons pour le merveilleux. Honorant Dieu et tous les saints, ils continuèrent à vénérer les forces naturelles sans y voir de contradiction.

La Fée des Grèves de Paul Féval  Source : tablettes rennaises, Bibliothèque de Rennes Métropole, cote Ms 1327.
« La fée se balançait comme une vapeur aux rayons de lune. Elle se jeta la tête la première dans la mer bleue qui rendit des étincelles ». Paul Féval, La Fée des Grèves, 1850.

Derrière la fantasmagorie : une leçon de sagesse ?

L’une des fonctions principales de ces êtres leurs fonctions principales est d’expliquer l’inexplicable dans un monde plein de périls réels ou imaginaires. Qui provoque les coups de grisou si ce n’est le lutin des mines qui veille sur ses trésors souterrains ? À l’inverse, ils ont un rôle protecteur, soit en prévenant l’homme du danger, soit en le dissuadant de s’aventurer dans les endroits dangereux. C’est le cas des hurleurs des grèves qui ont un rôle dissuasif par la peur qu’ils inspirent, avant d’avoir un rôle punitif en noyant les récalcitrants.
Dotés d’une grande moralité, ils ont encore une fonction de « gendarmes de l’au-delà ». Ils détestent les fainéants, les buveurs, les curieux, les jaloux, les parjures et même les blasphémateurs. L’histoire des deux bossus et des korrigans est révélatrice : le gentil bossu finira droit comme un i, mais le méchant se retrouvera avec deux bosses.
Enfin, ils rappellent que l’homme n’est pas le maître du monde et que la nature supporte mal son insatiabilité. Respect de « l’Autre » ? Comportement écologique avant l’heure ? La féerie dispense parfois une bonne leçon de sagesse.
 

Bibliographie sélective

  • Le Braz Anatole, La Légende de la Mort, H. Champion, 1893-1922, rééd. Éditions Terre de Brume, 1994, présentation de Dominique Besançon.
  • Le Rouzic Zacharie, Carnac, Imprimerie bretonne, 1909.
  • Luzel François-Marie, Contes populaires de la Basse-Bretagne, Maisonneuve, 1887.
  • Orain Adolphe, Contes de l’Ille-et-Vilaine, J. Maisonneuve, 1901.
  • Sébillot Paul, Traditions et Superstitions de la Haute-Bretagne, Maisonneuve et Cie, 1882.
  • Sébillot Paul-Yves, Le Folklore de la Bretagne, Payot, 1950.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité