26 juin 1917, 7 heures du matin : dans l’indifférence la plus complète, un cargo mixte entre dans le port du Saint-Nazaire. Pourtant, ce navire est en train de changer le cours de l’histoire. En effet, il s’agit du Tenadores, bâtiment reconverti en transport de troupes et qui inaugure le débarquement continu, jusqu’à l’Armistice du 11 novembre 1918, de centaines de milliers de soldats américains arrivant en France par la Bretagne pour prêter main forte aux poilus. Afin de garantir la sécurité des opérations, le plus grand secret a été imposé. Mais la nouvelle ne tarde pas à être connue et, dans les heures qui suivent, comme attirés par la perspective d’une véritable « ruée vers l’or », des centaines d’individus accourent vers ces soldats du nouveau monde.
La fièvre du dollar
Les archives sont en effet formelles : dans les jours qui suivent leur installation en Basse-Loire, des populations, comme sorties de nulle part, viennent se greffer autour du camp où sont installés les Américains. On trouve des marchands qui viennent ouvrir des échoppes plus ou moins clandestines, des prostituées attirées par l’appât du gain ainsi que des enfants qui cherchent auprès des Doughboys une seconde famille, perpétuant en quelque sorte la tradition des enfants de troupe. Là n’est d’ailleurs pas un cas unique puisqu’on observe exactement le même phénomène quelques semaines plus tard dans le Finistère, à partir du moment où les Américains commencent à débarquer par Brest.
Le Tenadores arrive dans le port de Saint-Nazaire. National archives at College Park: 111-SC-59696.
Aux sources de « l’âge d’or »
A dire vrai, du plus humble débitant de boisson aux plus grands industriels, chacun espère faire de belles affaires avec ces riches Américains. C’est ce qui permet de parler de véritable « âge d’or », espoir largement déçu – notamment en ce qui concerne les nombreux projets économiques qui devaient sceller l’amitié franco-américaine une fois la guerre gagnée – mais néanmoins puissamment ressenti par les contemporains. Reste à se demander ce qui permet qu’émerge, en pleine Grande Guerre, cet incroyable espoir.
Un important élément de réponse à cette question réside dans déroulement même de ce conflit. Lorsque les Etats-Unis entrent officiellement en guerre, le 6 avril 1917, l’hécatombe dure déjà depuis plusieurs dizaines de mois. Pire encore, l’espoir suscité par la nomination d’un nouveau commandant en chef, le général Robert Nivelle qui succède le 25 décembre 1916 à Ferdinand Foch, est sévèrement douché dès le 16 avril 1917, premier jour de la dramatique offensive lancée sur le Chemin des Dames.
Le général Nivelle à son bureau, 9 novembre 1916. La Contemporaine: VAL 208/160.
La force des clichés
Mais le corps expéditionnaire américain qui débarque en Bretagne à partir du 26 juin 1917 n’est pas la seule projection de forces à gagner le front par la péninsule armoricaine. Des troupes britanniques, canadiennes, portugaises et même russes passent depuis 1914 par les quais de Brest et Saint-Nazaire et ne suscitent aucunement de telles attentes. Il est vrai que les Etats-Unis ne sont pas un pays comme les autres. Or ce sont justement les représentations attachées à cette nation qui permettent l’émergence, en pleine Première Guerre mondiale, de ce véritable « âge d’or ».
Doughboys achetant des babioles à une civile française, sans lieu ni date. National archives at College Park:111-SC-4213.