Pont-Aven : naissance de la ville des peintres

Auteur : Estelle Guille des Buttes-Fresneau / novembre 2016
Bien avant Paul Gauguin et Émile Bernard, les premiers artistes à construire la notoriété de Pont-Aven comme ville des peintres sont les Américains et ce dès le milieu du XIXe siècle. Grâce à ces pionniers, Pont-Aven est devenue un véritable atelier à ciel ouvert mais aussi un lieu de résidence pour les créateurs en quête d’inspiration.

Pont-Aven, « cité des peintres », jouit d’une renommée internationale que nous attribuons très facilement aux séjours répétés du « maître » de l’école de Pont-Aven, entre 1886 et 1894 : Paul Gauguin. Pourtant, nous ne sommes plus sans savoir que, dès le milieu du XIXe siècle, des artistes pionniers s’y établirent, en particulier les Américains, en quête de paysages authentiques et de traditions préservées. Leur séjour correspondait très souvent à un tournant dans leur carrière artistique, motivé par la découverte de nouveaux sites et la rencontre avec d’autres colonies d’artistes, notamment d’Europe du Nord.

Un site pittoresque

Déjà, en 1794, l’auteur Cambry, dans son texte Voyage dans le Finistère, décrit de la sorte Pont-Aven : « […] Les environs de Pont-Aven, la ville surtout, offriraient cent bizarreries au dessinateur qui voudrait y faire des études. », et, en 1832, dans les Antiquités du Finistère, le chevalier de Fréminville décrit à son tour Pont-Aven comme un site digne d’être peint : « […] La petite ville de Pont-Aven […] offre à l’œil un spectacle aussi riant que pittoresque, par sa position aux bords des eaux vives et limpides de l’Aven qui la traversent, et qui serpentent au milieu de rochers de formes variées, entremêlés d’un grand nombre de moulins à eaux, qu’ombragent des aunes et des peupliers. Un peintre de paysage trouverait au milieu de ces fabriques groupées çà et là sur les bords de la rivière, mille sujets des plus charmantes études. »

Les Américains, artistes pionniers

Intérieur d’atelier - Edward Field (1856-1914) - Huile sur bois - 1884 - Musée de Pont-Aven

Cette prémonition se concrétise quelques décennies plus tard, avec l’arrivée des premiers Américains, venus parfaire leur formation artistique en France. Issus le plus souvent des écoles d’art de Philadelphie ou de Boston, ils viennent alors enrichir leur apprentissage à l’académie Julian ou à l’Académie suisse, à Paris. Mais, parmi les lieux les plus fréquentés, figurent aussi : Barbizon, Pont-Aven et Giverny. Il s’agit le plus souvent d’étapes au sein d’itinéraires plus vastes, recherchées l’été, lorsque les ateliers parisiens sont fermés. C’est en 1864 que Henry Bacon aurait découvert par hasard le village de Pont-Aven. À son retour à Paris, il en aurait parlé à ses camarades américains, comme Robert Wylie (1839-1877), qui auraient choisi à leur tour la Bretagne comme destination. Au même moment, la voie ferrée facilita grandement leurs déplacements.

 

L’accueil exceptionnel des bonnes hôtesses

C’est d’abord l’Hôtel des Voyageurs de Madame Feurtray qui abrite les « sept pécheurs originels » réunis par Wylie : Bridgman, Champney, Roberts, Shinn, Wight et Way. En effet, la malle-poste accomplissant le trajet Quimper-Pont-Aven déposait les voyageurs au coin nord-est de la place principale, juste en face de cet hôtel, à proximité de l’arrêt postal. Rappelons ici qu’en 1862, compte tenu de la mise en marche de la ligne de chemin de fer Paris-Quimperlé, d’autres pensions peuvent alors prospérer comme la pension Gloanec et l’hôtel Julia. La qualité de l’accueil assuré par les bonnes hôtesses est reconnue comme une raison déterminante de l’implantation de ces artistes à Pont-Aven. De plus, une entente exceptionnelle régnait entre les habitants et les artistes : chambres, ateliers et modèles se trouvaient facilement.

 

Le manoir de Lézaven, atelier des peintres

C’est Wylie toujours qui, sur proposition du notaire Tanguy, inaugure à proximité du bourg de Pont-Aven l’atelier des artistes américains au manoir à demi ruiné de Lézaven, devenu quelques années plus tard un des refuges de Gauguin. Ses sols de pierre et ses imposantes cheminées servirent souvent de toiles de fond à leurs tableaux d’intérieurs que l’on trouve aujourd’hui conservés dans différents musées ou collections privées. Faisant le choix de s’établir définitivement à Pont-Aven, Wylie attire sur ses pas de nombreux amis intrigués, parmi lesquels Earl Shinn qui livre, en 1866, au Philadelphia Evening Bulletin une chronique du premier groupe d’Américains. Dès lors, la réputation de Pont-Aven à l’étranger est faite, les Américains étant vite rejoints par les artistes d’Europe du Nord : les Irlandais, Hollandais, Danois, etc. Le succès rencontré par Wylie au Salon ne fait qu’accentuer ce phénomène : en effet, en 1872, il fut le premier artiste américain à se voir décerner une médaille de seconde classe à Paris et contribua ainsi à accroître la réputation de Pont-Aven comme centre pictural permettant l’éclosion d’une carrière. Tant et si bien que l’on y dénombre près d’une cinquantaine d’artistes, chaque année, entre 1865 et 1875, puis une centaine entre 1875 et 1885. Finalement, en raison notamment de la guerre de 1870 et de la Commune, Pont-Aven devint pour beaucoup d’entre eux une résidence permanente. Wylie y est enterré, dans le même caveau que celui de Mademoiselle Julia, propriétaire de l’hôtel éponyme.

Tryptique - Frank Penfold (1849-1921) - Huile sur panneau - vers 1880 - Musée de Pont-Aven

Proposé par : Bretagne Culture Diversité