La complainte : des mots, une musique, une émotion

Auteur : Roland Brou / novembre 2016
Une complainte, ce sont des mots, portés par des notes et chantés par un interprète. Ces mots racontent la vie, souvent dans ce qu’elle a de plus dramatique, sous la forme d’une succession d’images fortes et très précises. Ce sont ces détails qui font de la complainte un vecteur d’émotions universel et toujours contemporain.

La complainte : une des composantes du chant de tradition orale

Donner une définition du chant de tradition orale n’est pas chose aisée mais on peut en donner deux caractéristiques fondamentales. C’est d’une part un chant écrit ou composé par on ne sait qui et on ne sait où, qui se transmet oralement et change, se modifie au fil des transmissions pour donner des dizaines, des centaines de versions d’une chanson type. C’est aussi un chant fonctionnel qui peut privilégier :

  • le rythme (chant à danser, chant à la marche, chant de travail surtout dans le domaine maritime)
  • les mots. On retrouve dans cette catégorie toutes les chansons qui mettent en avant le texte, l’histoire racontée : ce qu’on a pris pour habitude d’appeler par défaut les chansons à écouter, d’une part, et d’autre part, les complaintes.

Chaque chanteur, chaque chercheur a sa propre conception, sa propre définition de la complainte. Pour faire au plus simple, on peut dire qu’une complainte est une chanson narrative, souvent tragique et longue avec une dimension moralisatrice.

Les deux formes de complaintes

La chanson d’actualité

Les complaintes criminelles ou de faits divers, que l’on peut aussi appeler « chansons d’actualité », relatent des drames, des événements marquants et le plus souvent tragiques. Elles sont généralement localisées et nominatives. Peu restées dans la mémoire des gens, elles se sont peu transmises oralement. Étant sans doute trop associées à l’épisode qu’elles décrivent, leur intérêt n’a vécu que le temps de l’actualité décrite. Leur écriture est, en outre, la plupart du temps, de très médiocre qualité. Leur producteur se devait en effet d’écrire vite, au plus proche de l’affaire, la chanson tenant ici la place de la gazette ou du journal à sensation. La complainte était chantée dans la rue et vendue au public sur les places de marché, lors des grandes foires, dans les rues des grandes villes, imprimée sur un feuillet généralement illustré d’un bois gravé.

Si les feuillets que l’on retrouve (essentiellement dans les différents dépôts d’archives municipales, départementales ou nationales) datent du XIXe siècle, il ne faut pas croire que cette pratique date de la même époque car, dès la création de l’imprimerie, les chansons ont circulé sous cette forme. Citons Joseph Le Floc’h reprenant les propos de Pierre de l’Estoile à la mort de Marie Stuart, en 1587 : « Les pasquils [complaintes], placards, tombeaux et discours sur cette mort violente voloient à Paris et partout. »

Il faut noter cependant que lorsque le feuillet relate un événement qui touche réellement la population et ce, de manière durable, ces chansons se trouvent encore chantées longtemps après l’événement – ainsi, le drame nantais de 1931 du naufrage du Saint-Philibert que l’on retrouve sous plusieurs versions dans les collectes orales récentes –, voire plusieurs siècles après leur création (par exemple, La prise de Rome ou Le jugement de Bodiffé).

Feuille volante nantaise datant des jours ayant suivi la catastrophe du Saint-Philibert en 1931.

Horrible catastrophe « Naufrage du Saint-Philibert », Sam Max.

Coll. Roland Brou

Feuille volante nantaise datant des jours ayant suivi la catastrophe du Saint-Philibert en 1931. Ce drame a marqué pour longtemps les esprits nantais. Il a donné naissance à de nombreuses chansons sur feuilles volantes et a provoqué un clivage profond entre les mouvements de gauche et syndicalistes nantais et les représentants de la droite catholique de la région.

Illustration du Saint-Philibert Coll. Roland Brou

Les « grandes complaintes »

Une autre forme de complainte que l’on retrouve dans les collectes menées encore actuellement, et qui représente un des diamants du répertoire de chants de tradition orale, est la complainte de fonds ancien qu’on appelle parfois « grande complainte ».

Ce qui frappe avant tout quand on les écoute, quand on les chante, c’est la qualité de l’écriture et de la composition, la force des images évoquées et la puissance des mots, qui ont fait qu’au fil des siècles un nombre considérable de chanteuses et chanteurs ont fait la démarche de se faire à leur tour les porteurs et les passeurs de ces textes et musiques qui gardent toute leur contemporanéité. On y retrouve tous les thèmes qui peuvent concerner les sociétés de tous les temps : l’amour et la mort, pour les résumer au maximum. Si l’on veut être plus précis tout en ne balayant pas tous les possibles, citons-en quelques-uns parmi les plus marquants :

  • Le roi Renaud contant le retour de guerre d’un seigneur mourant dont on cache la mort à sa femme qui vient d’accoucher.
  • La Blanche Biche décrivant une jeune fille qui se transforme en biche pendant la nuit et se fait tuer et dévorer par son frère.
  • Les Anneaux de Marianson où un mari jaloux tue son fils et traîne sa femme, dont les cheveux ont été noués aux crins de son cheval, dans toutes les rues de Paris.
  • La Fille changée en cane où une jeune fille se transforme en cane pour échapper au viol promis.
  • Les Trois Jeunes Filles du Lion d’or narrant un infanticide et la condamnation à mort de la mère.
  • La Porcheronne où une belle-mère maltraite sa bru et lui confisque son bien jusqu’au retour du mari parti en guerre.

Quelle(s) fonction(s) ? À l’origine, sans doute celle de régulation sociale

Si, dans le cas des complaintes criminelles sur feuille volante des XVIIIe, XIXe et début du XXe siècle, la fonction première est de faire connaître la nouvelle et de remplir le rôle du journal à sensation, n’oublions pas que toutes se terminent par l’exécution du coupable et par sa condamnation morale. Joseph Le Floch note que « la complainte criminelle a pour fonction essentielle de clôturer une affaire judiciaire. Ce qu’elle rapporte, en effet, c’est bien une entité indissociable qui, partant d’un fait négatif, le crime, s’impose un retour à une situation positive par la voie du supplice et de l’expiation ».

Certaines de nos grandes complaintes se rattachent aux « chansons d’actualité » dans leur récit de la mort d’un roi, d’un grand fait militaire. Mais quelle était la fonction première de ces chants relatant des retours malheureux de la guerre, les déboires de soldats déserteurs, les condamnations de filles infanticides ?

La plupart de ces chants sont très conventionnels. Un soldat déserteur sera toujours repris et condamné, la fille maltraitée par sa belle-famille sera vengée au retour de son mari. En résumé l’ordre social est toujours préservé et le retour à une situation positive est là aussi toujours privilégié.

« Le crime de Bruz. Une femme tuée par son mari » (1901) – coll. particulière. Louis-Modeste Simonet (1854-1933) fut un abondant producteur de « canards » perpétuant la trilogie « résumé / complainte / illustration » et intégrant un bois gravé.
«75 personnes assassinées à l’auberge du Diable », extrait de « Les Dépêches illustrées » - Source : Gallica-BNF - Les-Dépêches illustrées - scènes de crimes - p.39.pdf

La beauté des images, la force des mots

Pour certaines d’entre elles, porte-parole du pouvoir en place, qu’il soit politique ou religieux, les complaintes n’ont survécu que grâce aux mots qui les portaient. Ce ne sont évidemment pas les mises en garde aux jeunes filles, les conseils aux soldats revenant de guerre et trouvant une situation familiale bouleversée, la condamnation de l’inceste cachée derrière l’histoire de la blanche biche ni l’avertissement aux soldats déserteurs que l’on chante. Ce sont des mots et images d’une rare puissance émotionnelle qui leur ont fait traverser les siècles. C’est une poésie posée sur des notes, qui a su rester proche d’un peuple qui a décidé de se l’approprier, de la faire sienne, de la respecter tout en la laissant vivre afin de la transmettre aux générations futures.

Bibliographie

  • COIRAULT P., Répertoire des chansons françaises de tradition orale, vol. 1 – La poésie et l’amour, Ouvrage révisé et complété par Delarue Georges, Fédoroff Yvette et Wallon Simone, Paris, BnF, 1996, 566 p.
  • COIRAULT P., Répertoire des chansons françaises de tradition orale, vol. 2 – La vie sociale et militaire, Ouvrage révisé et complété par Delarue Georges, Fédoroff Yvette et Wallon Simone, Paris, BnF, 2000, 635 p.
  • COIRAULT P., Répertoire des chansons françaises de tradition orale, vol. 3 – Religion, crimes, divertissements, Ouvrage révisé et complété par Delarue Georges, Belly Marlène et Wallon Simone, Paris, BnF, 2007, 342 p.
  • DUNETON C., Histoire de la chanson française, Paris, Seuil, 1998, 2 volumes, 1099 et 1083 p.
  • GUILCHER J.-M., La Chanson folklorique de langue française, Paris, ADP, 1989, 182 p.
  • LAFORTE C., Catalogue de la chanson folklorique française, Québec, PUL, 1976-1987, 6 volumes.
  • LE FLOC’H J., « Chanteurs de rue et complaintes judiciaires », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », Hors-série, 2001, pp. 93-103.
  • MOREL V., « Le phénomène de la complainte criminelle locale en Haute-Bretagne (XIXe – XXe siècle) », mémoire de maîtrise d’histoire, sous la direction d’Alain Croix, vol. 1&2, Université Rennes2, 1995.

Discographie

« Tradition chantée de Haute-Bretagne. Les grandes complaintes », Double CD avec livret, coédition ArMen/La Bouèze/GCBPV/Dastum 44, 1998.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité