Les chanoines bretons du siècle des Lumières

Auteur : Olivier Charles / octobre 2019
Au cours du XVIIIe siècle, plus de 750 chanoines assurent un culte permanent, officiel, solennel et public dans les neuf cathédrales bretonnes (Dol, Nantes, Quimper, Rennes, Saint-Brieuc, Saint-Malo, Saint-Pol-de-Léon, Tréguier et Vannes). Acteurs essentiels du salut collectif, membres de corps intermédiaires essentiels de la société d’Ancien Régime, représentants des élites locales et provinciales, ils appartiennent incontestablement à la bonne société urbaine bretonne.

Les Lumières, âge d’or des chanoines bretons ?

Lorsque la Constitution civile du clergé supprime les chapitres en 1790, ce sont des institutions pluriséculaires qui s’effacent. Pour les chanoines, ces ecclésiastiques titulaires d’un bénéfice appelé canonicat et d’un revenu nommé prébende, la déflagration est terrible : ils n’ont plus d’existence légale et plus de rôle lisible dans la société. Dès l’arrêt du culte – entre mi-octobre 1790 à Nantes et Saint-Malo et début décembre à Rennes et Saint-Pol –, les chanoines ont conscience de vivre la fin d’une époque et portent un regard déjà nostalgique sur un passé que certains ne tarderont pas à idéaliser. Analyse que l’on repère à nouveau à deux moments au moins : dès le rétablissement des chapitres et des chanoines en 1802 ; au tournant des xixe et xxe siècles dans un contexte politico-religieux tendu.

Qui sont les chanoines bretons du xviiie siècle ?

Par bien des aspects, dans la société de l’Ancien Régime finissant, les chanoines occupent une place privilégiée. Représentant du premier ordre de la société, ils jouissent d’un prestige incontestable en qualité d’hommes d’Église. Ces prêtres sont par ailleurs largement pourvus de grades universitaires et, pour une grande partie d’entre eux, passés par les collèges diocésains, les séminaires et l’université parisiens. Certains s’appuient sur cette culture pour écrire, ou rassembler d’importantes bibliothèques : c’est le cas du Briochin Christophe Michel Ruffelet auteur des Annales briochines (1771) et propriétaire de plus de 4 000 ouvrages.

La Cathédrale de Saint-Brieuc. Estampe du XIXe siècle. Musée de Bretagne : 876.0005.64.Ces chanoines sont aussi les représentants des élites politiques et économiques de la province. Le chapitre de Rennes accueille ainsi nombre d’enfants de la noblesse militaire ou parlementaire ; celui de Saint-Malo est le repaire du négoce local. Si tous ne le sont pas, un certain nombre sont de réels vecteurs de la pénétration des modes dans les villes bretonnes : goût pour les boissons exotiques, pour les meubles « à la chinoise », pour les sciences, cette culture de la distinction reflète pour une part les habitudes de leur milieu.

Le siècle des Lumières : apogée du monde capitulaire ?

Plusieurs arguments militent en ce sens. L’activité orante des chapitres n’est pas la moins importante. Dans la cathédrale, les cérémonies ordinaires et extraordinaires frappent en effet les esprits par leur faste. De nombreuses processions – comme lors de la Fête-Dieu – permettent de surcroît aux chanoines d’investir l’espace urbain. Toutes ces manifestations sont rehaussées par un corps de musique objet de grands soins (30 % des dépenses à Vannes en 1790). Sous les ordres des maîtres de musique – dont certains comme Claude Hermant de Saint-Benoist à Vannes jouissent d’une certaine notoriété –, des chantres, clercs et laïcs accompagnés par les voix des enfants de chœur et des instrumentistes assurent pièces en plain-chant et symphonies.

Maisons à Vannes. Estampe du XIXe siècle. Musée de Bretagne:  939.0028.311.Les prébendes bretonnes, même si elles ne figurent pas parmi les plus élevées du royaume – 2 200 livres pour les plus rémunératrices à Nantes –, procurent tout de même des revenus confortables à leurs titulaires. Complétées par une dignité, des bénéfices supplémentaires ou encore, des biens personnels, elles peuvent être à l’origine de fortunes importantes. Le Rennais Julien Gibon du Pargo touche ainsi près de 10 500 livres par an à la veille de la Révolution ; son confrère Pierre Gilles Aulnette laisse à sa mort des biens estimés à plus de 19 000 livres en 1751.

Enfin, les compagnies jouent un rôle direct ou indirect en matière de gestion diocésaine. En effet, les évêques choisissent nombre de leurs collaborateurs proches – secrétaires, vicaires généraux, officiaux – au sein des chapitres. À Saint-Brieuc, le vicaire général Jean Gabriel de Robien sert ainsi quatre évêques entre 1761 et 1790. Par ailleurs, lors des périodes interépiscopales, les chanoines assurent la direction effective des diocèses, en nommant des vicaires capitulaires, ainsi que la transition, en présidant aux cérémonies d’enterrement de l’ancien évêque et d’intronisation du nouvel.

Un âge d’or à nuancer ?

Cela revêt une forme d’évidence si l’on considère que les chapitres ont été dépossédés de certaines prérogatives dès le xvie siècle : élection des évêques, exemption de visites épiscopales notamment. Si les chapitres règlent de fait eux-mêmes les problèmes disciplinaires, force est de constater que ce ne sont pas de petits mondes bien pacifiés. Dans nombre de compagnies – comme à Tréguier au début du siècle –, une minorité de chanoines se fait remarquer par une réelle indiscipline… que l’on retrouve parfois parmi les membres du bas-chœur : insultes, ivresse, largesses avec les statuts capitulaires ne sont pas rares.

Par ailleurs, les chapitres doivent faire face aux assauts d’adversaires déterminés. Dans une société où la place de chacun est définie, les querelles de préséance et la défense de leur rang – gage de stabilité et d’autorité – mobilisent une grande part de leur énergie. Il faut d’abord contenir les évêques qui s’efforcent d’imposer l’autorité qui leur est conférée par le concile de Trente sur l’ensemble du clergé, y compris les chanoines. En la matière, le dernier affrontement d’envergure semble se dérouler à Saint-Malo en 1729. Les curés des paroisses desservies dans les cathédrales ne sont pas en reste à Dol, Quimper, Saint-Malo, Saint-Pol, Tréguier et Vannes. Les corps constitués des villes épiscopales – municipalités, présidiaux, parlement –, enfin, ne manquent pas de contester la position des chanoines.

A Rennes, la chapelle Saint-Yves. Lithographie sur papier vélin. Musée de Bretagne : 2016.0000.3280.Le tout se déroule dans un cadre matériel parfois loin d’être à la hauteur des missions assignées aux compagnies. En effet, les cathédrales se dégradent ; à Rennes, on doit même abandonner Saint-Pierre au profit de la chapelle Saint-Yves en 1754. Cette situation est due aux difficultés financières croissantes auxquelles sont confrontés les chapitres.

Un monde fragile ?

Le xviiie siècle est le temps de la stabilité d’institutions bien identifiées aux yeux des contemporains. Silhouettes familières du cœur des cités épiscopales, les hommes des cathédrales sont des notables bien connus qui participent aux administrations municipales ou provinciales. Mais, à l’époque du bon prêtre – le prêtre utile et dévoué aux fidèles –, ils subissent parfois les railleries de leurs contemporains… et prennent tardivement la mesure des menaces. Seul le climat prérévolutionnaire incite en effet les chapitres de Rennes, Saint-Brieuc et Saint-Pol à adhérer en avril 1789 à l’éphémère Union des chapitres de France qui, dans le sillage de Notre-Dame de Paris, entend défendre les intérêts de l’ensemble des corps capitulaires du royaume…

BIBLIOGRAPHIE

 

  • Charles Olivier, Chanoines de Bretagne. Carrières et cultures d’une élite cléricale au siècle des Lumières, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004.
  • Loupès Philippe, Chapitres et chanoines de Guyenne aux xviie et xviiie siècles, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1985.
  • Bourdin Philippe, « Collégiales et chapitres cathédraux au crible de l’opinion et de la Révolution », Annales historiques de la Révolution française, n° 331, 2003, p. 29-55.
  • Charles Olivier, « a meilleure vie du monde ? Entre discrétion et ostentation. Les chanoines des cathédrales bretonnes et la richesse au xviiisiècle », in Bourquin Laurent et Hamon Philippe (dir.), Fortunes urbaines. Élites et richesse dans les villes de l’Ouest à l’époque moderne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 129-149.
  • Restif Bruno, « Les paroisses desservies dans les églises cathédrales et collégiales. Enjeux, concurrences et conflits (xvie-xviiie siècle) », in Bonzon Anne, Guignet Philippe et Venard Marc (dir.), La paroisse urbaine du Moyen Âge à nos jours, Paris, Cerf, 2014, p. 183-198.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité