Les classes de mer : une histoire bretonne

Auteur : Malo Camus-Le Pape / mai 2019
Imaginées et lancées en Bretagne dans les années 1960, les classes de mer font aujourd’hui partie du paysage scolaire. Pourtant, organiser la classe en bord de mer fut une réelle innovation, faisant de la Bretagne une pionnière en proposant une nouvelle manière d’appréhender le littoral.

Un contexte historique favorable à l’apparition des classes de mer (1850-1960)

Des sorties scolaires en montagne pour rompre avec le rythme traditionnel de la classe s’observent dès le xixe siècle. L’idée est alors de promouvoir un système d’éducation globale où les considérations sont autant pédagogiques qu’hygiénistes. À ces prémices, il faut ajouter l’importance prise par l’Éducation nouvelle au début du xxe siècle. Ce courant pédagogique défend le principe d’une participation active des enfants à leur propre formation et valorise les méthodes d’apprentissage dites actives. C’est dans cette logique, à la croisée donc du médical et du pédagogique, que le médecin de l’hygiène scolaire Max Fourestier et le pédagogue Maurice David créent les classes de neige en 1950.

Apparition et institutionnalisation par l’Éducation nationale (1964-1971)

Ce climat favorable aux initiatives scolaires inspire l’instituteur Jacques Kerhoas, qui initie la première classe de mer en 1964, avec la volonté de démocratiser les activités nautiques et de plein air. Pendant deux semaines, 24 garçons expérimentent donc ce nouveau concept de classe de découverte. Les nombreux bénéfices relevés par les organisateurs et l’enseignant encouragent à renouveler et développer l’expérience. Dès l’année scolaire 1964-1965, le département du Finistère accueille 4 classes de mer, puis 32 en 1967-1968 jusqu’à atteindre 150 classes en 1971-1972. Le phénomène devient breton à partir de 1966 quand le Morbihan accueille ses premières classes. Les Côtes-d’Armor et l’Ille-et-Vilaine suivent en 1967. En Loire-Atlantique, Pornic mais aussi Préfailles, Saint-Brévin ou encore Sainte-Marguerite comptent parmi les communes pionnières, dans les années 1970. Ainsi, pour la seule année scolaire 1972-1973, près de 8 000 enfants viennent en classe de mer sur les côtes bretonnes.

Le grand départ pour Moulin-Mer. Crédits: P. Bénard / Finistère 360°.Ce développement exponentiel est d’autant plus étonnant que la première circulaire officielle de l’Éducation nationale mentionnant les classes de mer date de 1967 et qu’elle préconise « d’en limiter strictement le nombre afin d’en pousser l’étude aussi précisément que possible ». En effet, il s’agit alors toujours d’expérimentations que le ministère observe mais ne valide pas, souhaitant d’abord évaluer les résultats avant d’en assumer une quelconque responsabilité. L’institutionnalisation n’intervient qu’en 1971, sept ans après la première classe, par une circulaire visant à « fixer d’une manière souple les modalités d’organisation et de fonctionnement » des classes de mer. Cette reconnaissance officielle est rendue possible grâce au travail de l’Association finistérienne pour le développement des classes de mer (AFDCM) créée en 1966 dans le but d’organiser et de structurer les classes, notamment par la recherche de financements provenant d’abord des collectivités.

Un développement constant et linéaire (1971-1990)

Sous la tutelle de l’Éducation nationale, les classes de mer continuent leur développement et s’ancrent durablement sur le littoral breton, entre autres par la professionnalisation et la structuration d’un réseau de centres nautiques permettant l’accueil de scolaires. Des centres de classes de mer permanents, dirigés par des instituteurs détachés, sont créés en 1971. Il y en aura jusqu’à une trentaine pour le seul département du Finistère !

Face au succès, l’encadrement ne peut plus se limiter à l’engagement bénévole qu’assuraient des étudiants d’écoles normales. Les premières formations de moniteurs de voile apparaissent aussi au début des années 1970, participant à la professionnalisation du secteur. Dès lors, en plus des arguments hygiénistes et pédagogiques initiaux, les organisateurs n’hésitent pas à mettre en avant un argument économique : les classes de mer sont créatrices de valeur pour le territoire. Elles permettent, par exemple, de faire tourner des centres nautiques à l’année, et non plus seulement en période estivale.

Dans les années 1980 les classes de mer évoluent et continuent de se développer. Crédits: P. Bénard / Finistère 360°. Cette structuration du secteur soutient un développement qui se confirme avec un nombre de classes de mer toujours en augmentation. L’origine géographique et sociale des enfants est diverse, mais la région parisienne joue déjà un rôle de premier plan, fournissant près de 50 % des effectifs certaines années. Pourtant, ce développement continu ralentit est freiné brutalement au début des années 1990.

Premiers coups d’arrêt, réadaptation puis relance du mouvement (1990 à aujourd’hui)

Cette forte baisse s’explique d’abord par le durcissement de la réglementation pour les sorties scolaires avec nuitées. Deux piliers fondamentaux des classes de mer sont particulièrement touchés : l’enseignant, dont les responsabilités sont accrues, et les centres d’accueil qui, pour respecter de nouvelles normes sécuritaires, doivent investir afin de se mettre en conformité. Dès lors, de nombreux centres, incapables de financer les travaux nécessaires, ferment tandis que dans les centres rénovés le coût des séjours augmente fortement pour amortir les sommes investies.

Ecoute et concentration avant de prendre la mer. Crédits: P. Bénard / Finistère 360°.Entre 1990 et 2000, le nombre d’enfants accueillis en classes de mer diminue fortement, obligeant les structures d’accueil restantes à réadapter leurs offres. Finalement, au début des années 2000, les eaux troubles semblent s’éloigner et les classes de mer se stabilisent puis repartent à la hausse grâce à un écosystème restructuré et à un financement plus affiné par le biais des collectivités. Freinées plus que stoppées, les classes de mer continuent leur œuvre sur un littoral breton particulièrement lié au nautisme, faisant ainsi perdurer les idéaux initiaux de Jacques Kerhoas.

Doucet Jean-Christophe, De l’innovation éducative à la rénovation pédagogique, thèse de doctorat, Caen, Université de Caen, 1974.

Gutierrez Laurent, « État de la recherche sur l’histoire du mouvement de l’éducation nouvelle en France », Carrefours de l’éducation, n° 31, 2011/1, p. 105-136.

Laffage-Cosnier Sébastien, « Du sanitaire à l’interdisciplinaire : l’influence de l’Éducation nouvelle sur les classes de neige (1953-1981) », in Suchet André & Meyre Jean-Michel (dir.), Les activités sportives de nature à l’école, Montpellier, AFRAPS, 2018, p. 37-53.

Thépault Aurélie, « À l’école de la mer. L’invention des classes de mer en Bretagne », ArMen, n° 152, Mai-Juin 2006, p. 21-29.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité