Pourquoi les bières bretonnes ont-elles le vent en poupe ?

Auteur : Gabriel Thierry / mars 2019
Elles s’appellent l’Arvarus, bière incertaine ou la Dimezell. Comme en témoignent ces deux nouvelles bières finistérienne et costarmoricaine nées au cours de l’année 2018, les brasseries essaiment en Bretagne. On en compte désormais plus de 110 dans les cinq départements. Un nombre important qui place la péninsule armoricaine dans les régions françaises les mieux dotées. Ce sont pour certaines déjà des grosses entreprises qui exportent en France et au-delà, pour d’autres c’est la concrétisation, au fond d’un garage, d’un rêve de passionné, ou encore une production accolée à une ferme.

Ces fabriques de bière revisitent à la sauce bretonne les recettes belges, allemandes, anglaises ou américaines. Si certains consommateurs ne jurent que par une marque, d’autres sont au contraire avides de nouveautés. Bières de fermentation basse voisinent ainsi avec les bières au froment, ale, porter, stout ou India pale ale, le nouveau style fruité et amer à la mode venu d’outre-Atlantique. On trouve même de petites pépites, comme cette bière vieillie trois ans en fût de chêne près du lac de Guerlédan, une perle rare qu’il faut aller dénicher sur place.

Une riche histoire

Les Bretons plébiscitent ces nouvelles brasseries. D’abord, ils aiment la bière, une boisson alcoolisée issue de la fermentation de céréales, principalement de l’orge. Ils sont également sensibles à cette production locale au plus près des territoires. Et ils sont curieux de découvrir les nouvelles saveurs proposées par ces entreprises qui tranchent avec l’ordre ronronnant des rayons des supermarchés. À la bière de table d’antan, le consommateur préfère aujourd’hui des bières de spécialités plus riches en saveurs.

Carte postale. Le carton voyageur: AA00055822.

Mais si on se bouscule aujourd’hui pour créer son entreprise de bière, cette tendance a déjà plus de trente ans. Et surprise, les précurseurs en France de la microbrasserie sont... bretons. En 1985, les Finistériens Christian Blanchard et Jean-François Malgorn réalisent leur rêve : ouvrir une brasserie à Morlaix. Elle s’appelle d’abord la Deux rivières, avant de devenir la célèbre Coreff. Ces deux adeptes de la course à pied sont tombés amoureux de la bonne bière artisanale après un marathon au pays de Galles. Leur brasserie est aujourd’hui emblématique de la bière bretonne.

Dans la foulée de ces deux anciens employés de banque, de nombreuses microbrasseries vont éclore en France et dans notre région. Sainte-Colombe, Lancelot, ou encore la coopérative Tri Martolod ouvrent leurs portes. Les profils de leurs créateurs sont variés : paysans, entrepreneurs, étudiants ou enseignants. Ils sont eux-mêmes héritiers d’une longue tradition : la première brasserie bretonne recensée date de 1624, à Quimper. On brassait certainement depuis longtemps de la bière ou de la cervoise – une boisson de céréales fermentées, comme la bière, mais amérisée avec un mélange de plantes, et non du houblon. Toutefois, les archéologues peinent pour le moment à retrouver en Bretagne des traces de la production de ces doux breuvages.

Calendrier publicitaire pour la marque de bière Graff, daté de l'année 1928. Musée de Bretagne: 998.0009.1.La bière va en réalité s’y faire une belle place à partir de la révolution industrielle. Les innovations technologiques et les brassages de population favorisent la fabrication de bières stables et moins troubles. Exemple avec le Bavarois Henri Duringer, ancien tambour dans les armées françaises qui va donner un coup de fouet à la brasserie de Pontivy au début du XIXe siècle. De même, à Rennes, Jacques-Joseph Graff, un négociant en vin de Strasbourg, lance la brasserie éponyme après avoir dû fuir l’Alsace-Lorraine annexée par la Prusse en 1870. Son entreprise, symbole de la réussite industrielle rennaise, sera finalement fermée au début des années 2000, bien après son rachat par la brasserie de la Meuse, futur groupe BSN (Danone).

Un succès qui ne se dément pas

Aujourd’hui, les nouvelles brasseries bretonnes drainent derrière elles tout un écosystème. Faire de la bière, c’est avant tout respecter une recette, que l’on soit près de Vannes ou à Lille, et nombreux sont ceux qui veulent justement ancrer davantage leurs productions dans la péninsule armoricaine. Ils cherchent ainsi à utiliser un maximum de matières premières locales. Des agriculteurs se sont rassemblés dans une association, De la terre à la bière, qui regroupe des producteurs d’orge brassicole.

Publicité pour la Brasserie de Saint-Brieuc. Musée de Bretgane: 982.0008.2363.

Cet orge peut désormais être transformé en malt en Bretagne. Outre l’entreprise artisanale Malt Fabrique et quelques brasseries qui maltaient elles-mêmes leur grain, Yec’hed Malt, près de Vannes, a ouvert à l’été 2017, et une nouvelle malterie, portée par les trois plus grosses brasseries bretonnes, va entrer en service d’ici 2019. Il reste encore une dernière épice à produire sur place pour pouvoir fabriquer des bières vraiment bretonnes. C’est le houblon. Et là encore, les projets ne manquent pas. En Loire-Atlantique, le Champ du houblon en est déjà à sa deuxième récolte. La première houblonnière française du renouveau à s’installer en dehors des traditionnelles terres du Nord et d’Alsace a depuis essaimé. Deux autres sont en cours d’installation en Bretagne. Les brasseurs s’arrachent leur production. Et les Bretons, eux, en redemandent.

BIBLIOGRAPHIE

  • Thierry Gabriel, La bière bretonne, histoire, renaissance et nouvelle vague, Rennes, Les éditions du coin de la rue, 2017.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité