En janvier 1933 paraît le premier numéro d’une nouvelle revue appelée Ar Falz [la faucille] et sous-titrée Bulletin mensuel des instituteurs laïques partisans de l’enseignement du breton. Cette première livraison de quatre pages en petit format marque l’entrée dans l’Emsav du « Groupe des instituteurs laïques bretons » et présente son programme et ses revendications. Même si le nombre de pages varie d’un numéro à l’autre, la périodicité mensuelle est globalement respectée. La maquette reste, quant à elle, quasiment identique durant les premières années : la graphie du titre, le motif « celtique » entourant le f, une phrase en breton extraite d’un poème d’Auguste Brizeux : « Dont a ra eus ar skol, klevomp holl e brezeg, neket mui brezoneg ha neket c’hoaz galleg » [Il revient de l’école, écoutons tous son langage : ce n’est pas du breton, ce n’est pas encore du français]. Ces deux vers sont extraits du poème bilingue « Otrou Flammik » / « Monsieur Flammik » qui fait le portrait d’un paysan parvenu situé dans un entre-deux socio-culturel. Voici les deux premières strophes qui précèdent celle sélectionnée par Ar Falz :
« Voici Monsieur Flammik, tout flambant, tout de neuf habillé :
Ce n’est plus un campagnard, ce n’est pas encore un gars de la ville
Regardez sa tête tondue par le tondeur aux moutons :
Il n’a plus les cheveux longs, il n’a pas les cheveux courts. »
Enfin, sur la couverture de chaque numéro apparaît une citation différente.
Comme habituellement dans les revues militantes, les premiers numéros servent à se positionner par rapport à ce qui existe déjà et à justifier la nécessité de cette nouvelle orientation. Il s’agit parallèlement de se faire connaître et de réunir le plus grand nombre d’abonné·es, ce à quoi s’attelle Ar Falz dès le premier numéro : « La cause du breton sera près d’être gagnée quand notre groupe réunira une forte majorité d’instituteurs bretons. Propagandistes du breton, pensez à cela et soutenez Ar Falz ». Ce message récurrent révèle la difficulté de faire vivre un tel bulletin, ainsi que la nécessité d’un engagement inlassable de celles et ceux qui le portent.
Le premier article du premier numéro donne le ton de l’engagement qui sera celui d’Ar Falz : il s’agit d’un texte intitulé « La langue bretonne et le socialisme » extrait d’Antée. Les Bretons et le socialisme, qui met résolument la revue sous les auspices d’Émile Masson (1869-1923). Fondateur de la brève revue Brug [bruyère] (1913), ce dernier martèle la nécessité de s’adresser aux paysans, et en particulier aux paysannes de Bretagne, afin de faire triompher le socialisme. La langue bretonne ne doit pas être laissée au clergé et aux prêtres, mais doit permettre de « frapper aux portes des fermes, s’asseoir sur les bancs-clos, devenir [...] la confiance et l’espoir de nos paysannes ». Cette entrée en matière permet de présenter la revendication centrale du mouvement Ar Falz, dont l’objectif est de faire du breton la « langue véhiculaire de l’enseignement », le français occupant le rang de « langue auxiliaire ». Conscient que ce but ne sera pas atteint à brève échéance, le groupe soumet quelques revendications immédiates comme l’instauration d’un « jour du breton » à l’école pour lequel la revue propose, dès le numéro 2, de fournir du matériel pédagogique dans une rubrique intitulée « L’heure du breton ».
Dès le premier numéro également, la figure centrale de ce mouvement apparaît : il s’agit de Yann Sohier (1901-1935), présenté comme « administrateur » de la revue.

La trajectoire politique et militante qui le mène jusqu’à la fondation d’Ar Falz se révèle assez incertaine, comme le rappelle sa fille, Mona Ozouf, dans l’ouvrage Composition française, où elle évoque son parcours ainsi que celui de ses parents : « Un socialiste nationaliste breton, espèce improbable, et j’ai encore à l’oreille l’accent, mi-attendri, mi-scandalisé, avec lequel un vieil instituteur, au cours d’une conférence à l’École normale de Quimper, et tant d’années après, s’est écrié à mon adresse : “Oh, votre père, Madame, c’était un original”. »
Entre 1933 et 1935, Sohier se démultiplie pour faire exister la revue, il compose les différents numéros et rédige une grande partie des articles qui y sont publiés, parfois sous son nom bretonnisé, mais aussi derrière plusieurs pseudonymes : Yann ar Ruz pour ceux plus directement politiques ou Yann Keryell (ou Keryel) pour ce qui relève de la pédagogie. Ce don d’ubiquité tient à son envie de faire d’Ar Falz « son bulletin », comme le précise Mona Ozouf : « Ce journal, c’est le sien. Il en rêve depuis longtemps et c’est lui qui va fournir une boussole à une navigation jusque-là incertaine. » Cela témoigne aussi de la difficulté à faire paraître une publication mensuelle nécessitant de solliciter régulièrement des contributeurs et contributrices. De nouvelles plumes apparaissent toutefois au fil des numéros visant à élargir les sujets traités, mais également à donner au mouvement une allure plus collective. Après la mort de Yann Sohier, deux autres membres d’Ar Falz se sont engagés dans la poursuite des activités de la revue et du mouvement : Jean Delalande (dit Kerlann, 1910-1969), qui en est devenu l’administrateur en 1935, puis Armand Keravel (1910-1999), qui a relancé le mouvement après sa mise en sommeil pendant la guerre et jusqu’aux années 1970.
Revenons au premier objectif visé par Ar Falz : il s’agissait d’offrir une place à la langue bretonne dans le cadre scolaire. Cette proposition doit être resituée dans le contexte des années 1930 : le breton n’a alors aucune place officielle à l’école publique et son usage peut même faire l’objet de punitions, y compris lorsqu’il est utilisé dans la cour de récréation (Ar Falz, n °1, p. 5). Parallèlement à cette exclusion de l’institution scolaire, et bien que des ruptures dans la transmission familiale puissent déjà apparaître dans certaines communes, la langue est encore majoritairement pratiquée à la campagne et acquise, en tant que langue première, par les futurs élèves. Ce que propose Ar Falz n’est donc pas un apprentissage du breton en tant que tel, mais bien un enseignement de la langue, autrement dit d’apprendre à lire et à écrire le breton. En plus de la rubrique « L’heure du breton », devenue « Eurvez ar brezoneg », Yann Sohier a imaginé un manuel d’apprentissage de la lecture. Me a lenno a été publié à titre posthume en 1941, avec des illustrations de René-Yves Creston et une préface de Roparz Hemon qui se félicite que ce livre soit le premier publié dans la graphie peurunvan [surunifiée], élaborée la même année.

Cette volonté de développer l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en breton reste une revendication constante du mouvement jusqu’aux années 1970. Elle sous-entend le rôle primordial que joue l’institution scolaire dans l’apprentissage d’une langue : l’école va au-delà de la simple pratique orale et promeut la maîtrise de la lecture et de l’écriture, ainsi que la connaissance abstraite des règles grammaticales, orthographiques et syntaxiques. De ce fait, l’enseignement d’une langue dans l’enceinte de l’institution scolaire pouvait modifier la perception que les élèves – et peut-être leurs parents, par ricochet – s’en faisaient.

Si le breton à l’époque était souvent associé à la ruralité et à un manque d’instruction, l’inscrire dans le cadre des apprentissages scolaires permettait d’aller à l’encontre de représentations peu propices à la poursuite de sa transmission et d’atténuer le sentiment de dévalorisation linguistique qui pouvait être intériorisé par les jeunes bretonnants issus de la campagne et des classes populaires. Bien que ne disposant pas des outils de la recherche qui ont été élaborés ultérieurement par les sciences de l’éducation et la sociologie, l’apprentissage du breton à l’école conçu par Ar Falz aurait permis non seulement de développer et de promouvoir la langue – ce qui constituait les objectifs premiers –, mais aussi d’atténuer les inégalités scolaires et sociales contre lesquelles le mouvement, ancré à gauche, entendait également lutter.
