Autrices de la scène littéraire bretonne

Une lente mais irrésistible ascension (1801-1951)
Autrice : Gaëlle Pairel / novembre 2023
Depuis toujours, les femmes écrivent. Or, malgré le succès rencontré par leurs œuvres, elles ont souvent été invisibilisées. Aujourd’hui, (re)découvrir les auteures et leurs écrits permet d’esquisser une brève histoire du matrimoine littéraire breton.

Avec la Révolution française, les Français et les Françaises, devenus citoyens et citoyennes, s’engagent dans la construction d’une société égalitaire. Les législateurs révolutionnaires confèrent en effet aux femmes des droits civils et une personnalité juridique propre. Mais, à partir de 1793, les femmes sont peu à peu exclues de l’espace public. En 1804, l’adoption du Code civil napoléonien, en instituant l’incapacité juridique de la femme mariée, achève de les confiner dans la sphère privée. Cette société patriarcale estime qu’elles n’ont rien à gagner à la notoriété. Toute forme de publicité en fait des êtres publics, à l’instar d’une actrice ou une prostituée. L’écriture féminine devient alors un acte subversif et le « Je » ne se conjugue pas au féminin. Si ces écrivaines ont traversé ces deux siècles, c’est donc l’objet d’un véritable tour de force, tant la société n’est pas prête à leur accorder une place. Et si elles n’accèdent pas ou peu à la postérité, c’est que nombre d’entre elles ne se conforment pas au modèle social dominant, en restant célibataires ou ne souhaitant pas avoir d’enfants, par exemple.

« Il importe donc de changer le sort des femmes »

Malgré ces injonctions sociales, les femmes s’emparent de l’écriture. En 1801, l’essayiste Fanny Raoul publie Opinion d’une femme sur les femmes, essai remarquable dans lequel elle souhaite offrir « des idées utiles » : « Il importe donc de changer le sort des femmes, et de les sortir du néant où l’opinion les replonge ; je dis même que la réforme d’un peuple doit commencer par elles, et que le législateur n’aura rien fait d’utile et de permanent, s’il ne les rend garants [sic] de la constitution nouvelle. » Déterminée, la femme de lettres précise toutefois : « Ce n’est pas comme auteur que je publie mon ouvrage ; ce titre respectable […] est trop au-dessus de moi pour que j’aie la prétention de l’atteindre. »

Cette humilité est liée à l’époque, qui minore le talent des femmes et vise aussi à protéger les autrices des attaques dont elles sont victimes tout au long du XIXe siècle. Ainsi, Charles Baudelaire écrit : « Parmi le personnel assez nombreux des femmes qui se sont de nos jours jetées dans le travail littéraire, il en est bien peu dont les ouvrages n’aient été sinon une désolation pour leur famille, pour leur amant même […] ; nos yeux, amoureux du beau, n’ont jamais pu s’accoutumer […] à tous ces sacrilèges pastiches de l’esprit mâle. ». Gustave Flaubert, quant à lui, précise dans Le Dictionnaire des idées reçues : « Femme artiste ne peut être qu’une catin. »

La prudence de Fanny Raoul est aussi partagée par la romancière Claire de Duras, dont les œuvres – Ourika, Édouard, Olivier ou le Secret – rencontrent un grand succès lors de leur publication entre 1824 et 1828.

Couverture du livre ‘’Ourika’’ par Mme la Duchesse de Duras. Source : Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, RES P-Y2-2056Dans sa correspondance avec son ami René de Chateaubriand, elle lui confie le 18 novembre 1822 : « Savez-vous que je vous prépare un roman pour votre retour ? C’est un sujet admirable, mais il faudrait plus de talent que moi […]. » Et le 24 novembre de cette même année : « Adieu, cher frère, j’ai fait un moine qu’on dit qui est mieux que tout ce que j’ai fait, me voilà femme auteur, vous les détestez, faites-moi grâce, en vérité […]. »

Les femmes sont par ailleurs sous la tutelle de leur père, de leur mari, de leur amant. C’est ce que Juliette Drouet exprime superbement dans cette lettre adressée à Victor Hugo :

« Guernesey, 9 novembre 1858. Mardi matin, 8 heures (...) Je ne me donne pas à toi, tu me possèdes voilà tout. Triste possession aujourd’hui, j’en conviens, mais que je revendique avec tout ce que j’ai d’honneur, de dignité, de force et de courage pour t’aimer dans toute ma liberté et toute mon indépendance. »

Néanmoins, au XIXe siècle, certains genres littéraires considérés mineurs, comme la littérature jeunesse, leur sont réservés. En charge de l’éducation des enfants, leurs ouvrages contribuent à les élever moralement. Zénaïde Fleuriot connaît un immense succès avec ses 83 romans jeunesse édités par les éditions Hachette. Le monde éditorial, lié à la presse, est alors en plein essor.

Portrait de l’écrivaine Zénaïde Fleuriot. Source : Wikimedia Commons

S’imposer par l’écriture

Sous la Troisième République, les écrivaines prennent part au débat public. Les journalistes Marie Le Gac-Salonne et Louise Bodin se font l’écho des luttes menées en faveur de l’égalité civique et de l’éducation des filles, dans leurs journaux respectifs et lors d’interventions publiques.

Portrait de Marie Le Gac-Salonne. Source : Archives départementales des Côtes d’Armor. Fonds Salonne. 159J

À Rennes, notamment, Antoinette Caillot dirige L’Avenir de Rennes, seul journal rennais acquis à la cause du capitaine Dreyfus. Entre 1931 et 1946, les romans de Jeanne Nabert – Le Cavalier de la mer, L’îlienne, Les Termagie – mettent en scène la Troisième République en Bretagne : ils campent des personnages féminins modernes – mairesse, institutrice rouge, femmes émancipées ou innocentes – dont les destins se heurtent aux résistances d’une société marquée par la morale religieuse. La romancière morbihannaise Marie Le Franc incarne cette nouvelle génération de femmes. Jeune institutrice en France, elle part s’installer au Canada en 1906 où elle commence à publier dans la presse, dès son arrivée. En 1927, elle reçoit le Prix Femina pour Grand-Louis L’innocent.

Couverture du livre ''Grand Louis L'innocent'', publié en 1927 à Montréal (Canada).

Car, en ce début du XXe siècle, les autrices se saisissent de leur destin, de leur écriture, mais aussi de leur corps. Ainsi, la femme de lettres Colette s’émancipe de la tutelle littéraire de Willy en signant de son seul nom Le Blé en herbe, né dans sa villa bretonne en 1923. Elle a alors 50 ans. Originaire de Saint-Malo, Suzy Solidor clame quant à elle son amour de la mer et de la liberté dans son roman Fil d’Or et ses chansons de marins. À la même époque, la poète et plasticienne Claude Cahun, qui se déguise beaucoup dans le cadre de sa pratique artistique, se métamorphose, inclassable et prolixe. Dans ces Années folles, l’ethnologue Odette du Puigaudeau et l’océanographe Anita Conti arpentent et racontent le monde dans des récits passionnants au plus près des océans et du désert. Dans ces mêmes années, les sardinières de Douarnenez se révoltent contre leurs conditions de travail et leurs chansons font mémoire de leur lutte. Une histoire ouvrière qui se poursuit en littérature avec Le Voyage à Paimpol de Dorothée Letessier et le récit sensible de Liza Kerivel, Mauvais départ, dédié à sa grand-mère, Marie Coïc, penn sardin dont la vie de labeur « a semé l’espoir au milieu du chaos ».

Après la Seconde Guerre mondiale, la société aspire aussi à plus de justice sociale. Dans son roman Jabadao, Anne de Tourville propose une vision sensible et humaniste d’un monde à réenchanter. Ce conte moderne, ancré dans la mémoire immatérielle de la Bretagne, reçoit le Prix Femina en 1951.

À partir des années 1950, justement, les autrices s’emparent pleinement de la littérature notamment par la poésie, avec Anjela Duval, Angèle Vannier, Hélène Cadou, Heather Dohollau ou encore Danielle Collobert.

Poème manuscrit d'Anjela Duval (1905-1981). Source : Collections numérisées. Université Rennes 2

Depuis, nombreuses et talentueuses, elles traversent tous les genres littéraires et toutes les frontières.

 

CITER CET ARTICLE

Autrice : Gaëlle Pairel, « Autrices de la scène littéraire bretonne », Bécédia [en ligne], ISSN 2968-2576, mis en ligne le 28/11/2023.

Permalien: https://bcd.bzh/becedia/fr/autrices-de-la-scene-litteraire-bretonne

BIBLIOGRAPHIE (dans l'ordre des citations)

  • Fanny Raoul, Opinion d’une femme sur les femmes, présenté par Geneviève Fraisse, Lorient, Le Passager clandestin, 2011.
  • Madame de Duras, Ourika. Édouard. Olivier ou le Secret, Paris, Gallimard, coll. Folio Classique, 2007.
  • Juliette Drouet, « Mon grand petit homme... », Mille et une lettres d’amour à Victor Hugo, Paris, Gallimard, coll. L’imaginaire, 2021 (1re éd. en 1951).
  • Jeanne Nabert, Le Cavalier de la mer. Les Termagies. L’îlienne, Spézet, Coop Breizh, 2002.
  • Marie Le Franc, Hélier, fils des bois, Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. Jardin de givre, 2011.
  • Colette, Le Blé en herbe, Librio, 2022.
  • Suzy Solidor, Fil d’Or, Paris, Séguier, 2021.
  • Odette du Puigaudeau, Grandeur des îles, Paris, Payot, coll. Petite bibliothèque Payot, 2021.
  • Anita Conti, Racleurs d’océans, Paris, Payot, coll. Petite bibliothèque Payot, 2017.
  • Liza Kerivel, Mauvais départ, Rennes, Éditions Goater, 2021.
  • Anne de Tourville, Jabadao, Rennes, Éditions Goater, coll. Les UniversELLES, 2023. Prix Femina en 1951.
  • Anjela Duval, Quatre Poires, Spézet, Coop Breizh, 2022. Recueil bilingue.
  • Angèle Vannier, Poèmes choisis 1947-1978, Mortemart, Rougerie, 1990.
  • Hélène Cadou, Le Bonheur du jour suivi de Cantate des nuits intérieures, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2012.
  • Heather Dohollau, Le Dit des couleurs, Bédée, Éditions Folle Avoine, 2003.       
  • Danielle Collobert, Œuvres I et Œuvres II, Paris, P.O.L, 2004 et 2005.
  • Femmes de Lettres en Bretagne, Matrimoine littéraire et itinéraires de lecture, Rennes, Éditions Goater, 2021.

 

Proposé par : Bretagne Culture Diversité