Jean Robic ou l’archétype du Breton entêté

Auteur : Yves-Marie Evanno / mai 2021
Le 20 juillet 1947, à la suite de l’ultime étape du Tour de France, Jean Robic endosse, pour la première fois de sa carrière, l’emblématique maillot jaune. Le public n’en revient pas. Contre toute attente, le Breton vient de renverser une épreuve qui semblait pourtant devoir lui échapper à cause des précieuses minutes qu’il avait perdues lors des premières étapes. Bien plus qu’une ligne de son palmarès, Jean Robic vient d’écrire le chapitre le plus important de sa carrière où il apparaît en coureur hargneux et têtu. Têtu « comme un Breton », selon les clichés largement véhiculés à l’époque. Dès lors, et pendant près de 15 ans, il devient la coqueluche du grand public.

Des débuts contrariés par la guerre

Jean Robic voit le jour le 10 juin 1921 à Condé-les-Vouziers, dans les Ardennes, où son père œuvre sur des chantiers de reconstruction des villes détruites par la Grande Guerre. De cette partie de la France il ne connaît toutefois presque rien puisque ses parents décident de revenir vivre à Radenac, dans la famille paternelle, dès le milieu des années 1920. Là, ils ouvrent un commerce… de vélos. C’est donc dans le Morbihan que le futur champion découvre l’adrénaline des courses cyclistes, ce par l’intermédiaire de son père, modeste coureur ayant connu comme seul fait de gloire une participation à Paris-Roubaix en 1924. Dans la boutique familiale, le jeune homme se met à rêver d’exploits, mais il souffre, selon lui, des brimades constantes de son entourage – et de ses concurrents – qui, du fait de son physique, doute qu’il puisse réussir une carrière au plus haut niveau.

Radenac, dans le Morbihan, où viennent s'installer les Robic (carte postale). Musée de Bretagne :  970.0049.12438.En multipliant les victoires dans les courses de villages, Jean Robic se fait remarquer par l’Union cycliste alréenne, équipe entraînée par l’ancien vice-champion du monde 1931, Ferdinand Le Drogo. Il y côtoie également deux coureurs qui font régulièrement la une de la presse sportive nationale : le talentueux rouleur Pierre Cogan et le populaire Jean-Marie Goasmat. Ces derniers ne tarissent pas d’éloges sur le jeune coureur de Radenac, au point de parier une caisse de bières sur sa victoire lors de l’épreuve morbihannaise de sélection au « Premier pas Dunlop », la plus grande course nationale réservée aux coureurs âgés entre 16 et 18 ans. Inconnu de ses opposants, il suscite les railleries sur la ligne de départ. Mais il en faut plus pour le décourager. Avec hargne, il remporte la course sur route puis, preuve de sa polyvalence, se classe deuxième de l’épreuve sur piste quelques semaines plus tard. Malheureusement, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale l’empêche de se mesurer aux jeunes compétiteurs de son âge lors de la finale sur route, épreuve qui devait se tenir le 9 septembre 1939 à Paris-Longchamp.

Qu’importe la situation géopolitique, Jean Robic ne perd pas de vue son ambition de carrière. Il décide alors de quitter Radenac pour tenter de percer à Paris. Une fois n’est pas coutume, il se fait très vite remarquer par ses déclarations – un brin provocantes – sur son niveau, clamant à qui veut l’entendre qu’il régnerait bientôt sur les courses parisiennes. Loin d’y parvenir, Jean Robic commence malgré tout à se faire un nom. Un article en une de L’Auto, le 12 février 1944, le qualifie de coureur « adroit et leste » et en fait le favori du cyclo-cross de Montmartre. Bien qu’anecdotique, cette mention constitue néanmoins un premier signe de reconnaissance qui incite le Morbihannais à persévérer. Deux mois plus tard, à l’occasion de Paris-Roubaix, une terrible chute marque un tournant dans sa carrière. Victime d’un traumatisme crânien, il portera désormais quasi systématiquement un casque en course. À l’époque, une telle pratique est rare, ce qui lui confère une allure inimitable et aisément reconnaissable du grand public. Le casque sera désormais sa « signature ».

Une ascension fulgurante

Sportivement, Jean Robic ne rencontre réellement le succès qu’à partir de 1945. Son premier coup d’éclat intervient lors du championnat de France de cyclo-cross qu’il remporte devant le quadruple vainqueur de l’épreuve, l’intouchable Robert Oubron. Un an plus tard, en 1946, il impressionne lors de l’éphémère Monaco-Paris, ce « Petit Tour de France » de substitution organisé par le journal L’֤Équipe en remplacement de l’épreuve phare de l’été, course qui ne peut se tenir dans un pays encore profondément marqué par la guerre. Au sein de l’équipe de Bretagne, Jean Robic voltige dans les ascensions. Les observateurs découvrent un talentueux grimpeur qui, du fait de l’Occupation, n’avait jamais pu s’exprimer en haute montagne. Malheureusement pour lui, la stratégie de l’équipe de France, qui parvient à le museler lors des deux dernières étapes, lui coûte la victoire finale. Il doit finalement se contenter de la 3e place au classement général.

Carte postale publicitaire. Collection privée Yves-Marie Evanno.Amer, le Breton est malgré tout convaincu qu’il est l’un des favoris du Tour de France qui s’élancera en 1947. Mais son début de saison, poussif, ne lui permet pas d’intégrer la prestigieuse équipe de France. Le Morbihannais est contraint de se rabattre sur l’équipe de l’Ouest où il retrouve Jean-Marie Goasmat et, surtout, Pierre Cogan qui a été nommé co-leader de l’équipe. Les premières étapes ne se déroulent pas comme prévu. Les précieuses minutes qu’il perd lors des premières étapes n’entament pourtant pas la détermination de Jean Robic. Il continue de clamer à qui veut l’entendre qu’il remportera l’épreuve seul et contre tous… L’entêté Breton tient parole et parvient à s’imposer à Paris au terme d’un scénario renversant. Aussi héroïque soit-elle, cette victoire laisse des traces dans le peloton, agacé par les excès du « Roquet ». Soixante ans plus tard, dans une interview qu’il donne au quotidien Le Monde, Jean-Marie Goasmat regrette encore l’attitude de son ancien protégé qui ne reversa aucune prime à ses coéquipiers, estimant qu’il « avait gagné le Tour tout seul »…

Un coureur clivant

Les critiques n’émanent pas seulement du peloton. Une partie des observateurs lui reprochent également ses résultats en dents de scie, loin d’être aussi probants que ceux des champions comme Louison Bobet, Gino Bartali ou Fausto Coppi. Capable du meilleur comme du pire, son palmarès n’est pas à la hauteur de ses déclarations. En dix participations à la Grande Boucle, il alterne les performances (1er en 1947, 4e en 1949 et 5e en 1952), et les déconvenues (16e en 1948, 12e en 1950, 27e en 1951, abandons en 1953, 1954 et 1955 et élimination en 1959) pour un total de – seulement – six étapes remportées. C’est en réalité l’ensemble de sa carrière qui suit ce modèle. Il multiplie les accessits (3e du Dauphiné Libéré en 1948, 3e de la Flèche wallonne en 1951 ou encore 3e de Liège-Bastogne-Liège en 1952) tout en étant capable de coups d’éclats (classement général du Rome-Naples-Rome 1950 devant Fausto Coppi et Louison Bobet, championnat du monde de cyclo-cross 1950).

Si Jean Robic est aussi populaire, ce n’est donc pas tant par ses résultats que par sa personnalité. Paradoxalement, ses provocations et ses colères disproportionnées plaisent au public parce qu’elles traduisent le caractère d’un coureur qui ne renonce jamais. Dans le magazine Coq Hardi, le journaliste Marcel Hansenne résume parfaitement ce caractère. Selon lui, « Jean Robic c’est l’homme des grandes colères. Rien ne le met davantage hors de lui que de se voir lâché dans la montagne. Il ne comprend pas, maudit le sort, accuse le monde d’un immense complot… Et serrant les dents, il va chercher au plus profond de lui-même des trésors d’énergie ». Entêté, « Biquet » n’a peur de rien, encore moins de se frotter aux coureurs qui lui paraissent supérieurs.

Son caractère, qualifié de « breton », décuple sa notoriété, qui ne tarde pas à dépasser les frontières hexagonales. L’un de ses directeurs sportifs, Marcel Colomb, assure avoir rencontré des admirateurs de « Biquet » originaires de Colombie, de Corée, du Cameroun ou encore d’Égypte. Mais c’est naturellement dans l’Hexagone qu’il dispose de ses plus farouches soutiens, peut-être parce qu’il incarne, dix ans avant Raymond Poulidor, la France des campagnes qui résiste à la modernité incarnée par son grand rival Louison Bobet. La liesse autour de Jean Robic prend toute sa démesure lors du Tour de France 1950 où sa chute, provoquée par inadvertance par Gino Bartali, entraîne l’hystérie du public qui menace et insulte les concurrents et les journalistes transalpins durant toute l’étape.

Jean Robic avec ses équipiers avant le départ de l'étape Lille-Dieppe le 7 juillet 1953. Collection privée Yves-Marie Evanno.Pied de nez du destin, Jean Robic décède dans des conditions qui semblent résumer sa carrière. Invité à participer à une course d’exhibition contre d’anciens coureurs, le 5 octobre 1980, « Roquet » entre dans une colère dont il a le secret. Selon les témoins, durant la soirée, il vient de surprendre sa cavalière aux bras d’un autre homme. Malgré les efforts de ses camarades, il saute dans sa voiture pour rentrer sur Paris en pleine nuit. Possiblement alcoolisé, fatigué de ses efforts de la veille, il perd le contrôle de sa voiture qui s’encastre dans un camion. Jean Robic s’en est allé, faisant de sa mort l’ultime facétie de sa longue carrière.

BIBLIOGRAPHIE : 

 

  • Conord Fabien, Le Tour de France à l’heure nationale (1930-1968), Paris, Presses universitaires de Rennes, 2014.
  • Modin Jean-Guy, Dans la roue de Robic…, Paris, Imp. Abécé, 1962.
  • Ollivier Jean-Paul, Vas-y Robic !, Quimper, Palantines, 2015.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité