Des Bretonnes dans la collaboration

Auteur : Fabien Lostec / février 2019
De la collaboration des femmes durant l’Occupation, la mémoire collective a principalement retenu les figures de la collaboratrice sentimentale et de la délatrice. Sans nier leur existence, ces dernières ne sauraient toutefois résumer ce qu’a été l’action du « Deuxième sexe » en faveur des Allemands ou du régime de Vichy. En Bretagne comme ailleurs, la collaboration des femmes est variée. Absentes de la collaboration militaire, elles versent comme les hommes dans la collaboration économique, politique et policière. Pour mieux appréhender leurs parcours, les sources les plus riches demeurent les archives de la répression des faits de collaboration menée lors des procès de la Libération.

Des femmes qui s’accommodent de la présence allemande

Un certain nombre de Bretonnes coopèrent avec l’occupant par peur, lâcheté, intérêt voire par amour : c’est ce que les historiens nomment l’accommodation. Parmi elles se trouvent les femmes qui entretiennent des relations sexuelles ou qui collaborent économiquement avec les Allemands.

La collaboration sentimentale n’est guère surprenante quand on sait que 150 000 soldats allemands stationnent en Bretagne à la fin de l’Occupation, soit environ 6 % de la population régionale. À l’inverse, les occasions pour les hommes de nouer des contacts avec les Allemandes sont beaucoup plus rares, les auxiliaires féminines de la Wehrmacht étant très peu nombreuses. Symbole par excellence de la collaboration féminine, ces relations n’ont cependant pas l’importance que leur accorde l’imaginaire social. Si les femmes sont en effet les seules à être poursuivies pour ce grief à la Libération, une infime minorité d’entre elles le sont pour cette unique raison : 0,5 % des femmes jugées par la chambre civique d’Ille-et-Vilaine, 6 et 7 % par celles des Côtes-du-Nord, du Finistère et de la Loire-Inférieure. Dans le Morbihan par contre, plus des deux-tiers des femmes jugées le sont pour ce seul motif : un épiphénomène lié à la poche de Lorient où des Françaises vivent isolées, au contact rapproché des Allemands, jusqu’en mai 1945, à l’image de cette jeune femme qui déclare à la Libération avoir eu « journellement » des relations sexuelles avec l’occupant tout en précisant : « à aucun moment je ne me suis trouvée enceinte d’un de ces Allemands ». Cette proportion exceptionnelle de femmes jugées, notamment par rapport à la Loire-Inférieure où il existe également une poche, celle de Saint-Nazaire, ne signifie pas que les rapprochements avec les Allemands furent moins nombreux dans ce département que dans le Morbihan. Elle s’explique plutôt par l’interprétation différente des textes normatifs – volontairement larges afin de laisser aux magistrats une grande liberté d’appréciation pour atteindre des faits qu’il eût été impossible d’énumérer en détail – par les juges de l’épuration. Contrairement à leurs collègues vannetais, ceux de Nantes n’ont pas considéré que toutes – ou presque toutes – les relations avec l’ennemi pouvaient être sanctionnées d’une peine de dégradation nationale car, pour reprendre les termes de l’incrimination retenue par les chambres civiques, elles constituaient « une aide directe ou indirecte à l’Allemagne ». Sans doute se sont-ils davantage concentrés sur le caractère ostentatoire de ce rapprochement qui, aux yeux de la société occupée, le transformait en une provocation et une publicité pour l’occupant.

Bien plus nombreuses sont les Bretonnes à qui l’on reproche d’avoir travaillé volontairement pour la puissance occupante. Leur part parmi l’ensemble des femmes jugées lors de l’épuration oscille entre un quart et un tiers. Des données qui coïncident avec celles disponibles par ailleurs sur les travailleurs volontaires : on sait par exemple que les femmes forment plus du tiers des 1 100 personnes parties volontairement de Bretagne en Allemagne de 1940 au mois d’août 1942. Pour la plupart, ce choix n’est pas motivé par un idéal politique. Il peut s’agir d’individus qui cèdent à des pressions comme ces chômeuses menacées de voir leur allocation supprimée si elles refusent de partir. D’autres, plus aventureuses, souhaitent s’éloigner d’une famille avec qui elles entretiennent des relations conflictuelles. D’autres encore y voient l’occasion de se sortir d’une situation financière difficile. Surtout, ces embauches concernent des femmes qui souhaitent rejoindre un amant allemand ou un mari prisonnier de guerre voire lui-même travailleur, laissant parfois leurs enfants derrière elles. Autant de départs qui répondent aux exigences croissantes de l’occupant en matière de main d’œuvre et qui, dans le même temps, témoignent de l’échec de l’État français à empêcher le travail féminin. Dans sa volonté de collaboration de plus en plus étroite avec les vainqueurs, Vichy en vient finalement à mettre à mal l’un des principaux objectifs de la Révolution nationale.

Des femmes qui dénoncent

La délation n’est pas un crime de femmes mais un acte lié au contexte de l’Occupation. Si celles-ci dénoncent plus que le sexe opposé, c’est avant tout parce qu’elles sont plus nombreuses à être au contact des Allemands à une époque où les hommes sont mobilisés puis contraints par le Service du travail obligatoire (STO). En conséquence, dans le Finistère, plus des deux tiers des délateurs jugés à la Libération sont des femmes. La délation est même le principal chef d’inculpation qui retenu contre elles : 40 % de celles s’étant assises sur le banc des accusés des tribunaux de l’épuration en Loire-Inférieure.

L’examen des dossiers de procédure bat en brèche un certain nombre d’idées reçues. Tout d’abord, la plupart ne dénoncent pas seules mais accompagnées d’un proche, le plus souvent un mari ou un parent. S’adressant bien davantage à l’occupant qu’aux services de Vichy, elles ne privilégient pas l’écrit, que la lettre soit anonyme ou signée, mais l’oral : elles se déplacent alors à la rencontre des autorités compétentes. Sans doute est-ce une façon de s’assurer de la bonne réception de l’information, gage d’une action future

Les conséquences des délations peuvent être terribles. En Loire-Inférieure, dans huit cas sur dix, elles ne restent pas sans effets et dans un cas sur dix, elles entraînent la déportation ou la mort. Dans plus de 40 % des cas, les délations n’ont aucun caractère idéologique : elles sont effectuées par des femmes souhaitant se débarrasser d’un voisin, d’un patron ou d’un mari. C’est par exemple Valentine qui, en 1942, dénonce son époux qui lui reproche ses relations avec les Allemands. Elle informe la Gendarmerie française puis allemande de Nantes qu’il cache un fusil. Fréquemment, les délatrices profitent du contexte extraordinaire de l’Occupation pour purger des conflits qui datent d’avant-guerre. Sans compter que derrière bon nombre de délations de résistance, de communisme ou de propos antiallemands se cachent des mobiles strictement privés : de manière incontestable, c’est la logique instrumentale qui prédomine.

Ce n’est cependant pas le cas pour les femmes dont la délation est uniquement motivée par des idées politiques. Convaincues par tout ou partie de l’idéologie de l’occupant, elles pénètrent alors un monde longtemps perçu comme uniquement masculin car il suppose une forme d’adhésion voire de militantisme : ce que les historiens nomment le collaborationnisme. Si leur part y est logiquement minoritaire à une époque où elles n’ont pas le droit de vote, ces femmes traduisent néanmoins en actes un idéal. La collaboration peut alors devenir policière ou politique. 

Des femmes qui s’engagent

Les collaboratrices policières représentent moins de 2 % des femmes jugées par les tribunaux nantais à la Libération. Bien que la distinction soit souvent délicate, deux types de collaboratrices doivent être distingués : les indicatrices et les agents de renseignement. Les premières se placent à la lisière de la délation occasionnelle et de la délation « professionnelle ». Demeurant au cœur de la communauté, elles dénoncent régulièrement aux services allemands sans y être intégrées et sans que ces derniers leur versent un salaire régulier. Si les informations transmises sont de qualité, des primes leur sont toutefois attribuées. Dans cette catégorie, on trouve des femmes pour lesquelles les motivations politiques passent au second rang, loin derrière l’aspect financier. S’il n’est bien entendu pas absent chez les agents de renseignement, celui-ci ne peut suffire à un engagement plus important. Encartées dans des groupements collaborationnistes et/ou dans les services de renseignement allemands, elles sont missionnées pour réunir des informations, principalement sur les résistants. Après avoir signé un contrat, elles reçoivent un numéro d’ « immatriculation » et changent souvent d’identité. Les primes dépendent alors de leur « rendement » et viennent toujours agrémenter un salaire fixe. Filatures, infiltrations, rédaction de notes et de rapports, arrestations – parfois les armes à la main – voire participation à des interrogatoires violents, constituent alors l’activité de ces femmes qui disposent, malgré les ordres reçus, d’une réelle marge de manœuvre.

Les collaboratrices politiques, entendues ici comme celles ayant exercé une propagande en faveur de l’ennemi ou ayant adhéré à un groupement favorable à sa politique, sont très présentes dans les prétoires à la Libération : près du tiers des femmes jugées par exemple à Nantes. À l’échelle nationale, elles formeraient environ 15 % des effectifs des partis collaborationnistes.

La plus grande partie des collaboratrices politiques adhère non par conviction politique mais pour des raisons tactiques : la volonté de faire revenir un proche prisonnier de guerre côtoie alors celle de trouver un emploi. Ainsi de Léontine qui adhère au PPF afin d’être embauchée plus facilement à son arrivée en Bretagne en 1942 : elle est effectivement recrutée comme femme de ménage au Soldatenheim de Lamballe sur recommandation d’un membre du parti. Un second groupe s’inscrit pour des raisons politiques mais n’a aucune activité ou presque au sein du parti. À côté des femmes qui expliquent leur adhésion par leur exaspération à l’égard des bombardements alliés, de celles qui sont attachées à la personne de Pétain (les maréchalistes) et des pacifistes qui prennent assez vite leurs distances avec le mouvement après avoir apprécié la réalité de son action se trouvent aussi des femmes ignorant avoir été inscrites par leurs maris. Du moins c’est ce qu’elles affirment à la Libération pour se disculper. Enfin, des militantes ajoutent l’activisme aux convictions. Elles assistent aux réunions, y prenant parfois la parole, défilent revêtues de leur uniforme, distribuent tracts et journaux et tentent de recruter de nouveaux adhérents. Cependant, en dehors des femmes qui détiennent des responsabilités dans le domaine social, très peu deviennent des cadres du parti. En outre, elles sont une minorité à être séduites par les idées du régime de Vichy (les pétainistes) et de l’Allemagne nazie.

Plurielle, la collaboration des Bretonnes doit être restituée dans toute sa complexité, sans se laisser prendre par les stéréotypes de la femme naïve ou suiveuse que des collaboratrices ont elles-mêmes utilisés pour se défendre au sortir de l’Occupation. Ne leur retirons pas ce que l’on attribue si facilement aux hommes : une capacité à agir de manière indépendante et réfléchie.

Bougeard Christian, La Bretagne de l’Occupation à la Libération (1940-1945), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014.

Capdevila Luc, Les Bretons au lendemain de l’Occupation. Imaginaire et comportement d’une sortie de guerre, 1944-1945, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1999.

Lostec Fabien, « Entre délation et adhésion : des collaboratrices au miroir de l’épuration judiciaire en Loire-Inférieure », Mémoires de la Société historique et archéologique de Bretagne, 96, 2018, p. 315-340.

Sainclivier Jacqueline, La Bretagne de 1939 à nos jours, Rennes, Éditions Ouest-France, 1989.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité