Forêt, métallurgie et lieu de culte : la chapelle Sainte-Marguerite à Pleugriffet

Auteur : Victorien Leman / mai 2020
La chapelle Sainte-Marguerite se trouve actuellement au lieu-dit du même nom, entre la Ville-Bressay et la Vallée, sur la commune de Pleugriffet, en Morbihan. L’édifice est distant du bourg d’environ 1,3 km, vers le nord. Il est situé au carrefour de deux chemins menant à Pleugriffet, l’un depuis Crédin, au nord-ouest, et l’autre depuis Rohan, au nord, en longeant la vallée de l’Oust et le canal de Nantes à Brest. La chapelle se trouve à environ 4,5 km au sud-ouest de l’actuelle forêt de Lanouée, dont elle est séparée par le cours de l’Oust. Une localisation qui renvoie à des considérations économiques et sociales bien précises…

Une chapelle du XVIIIe siècle et ses réemplois médiévaux

La chapelle Sainte-Marguerite adopte un plan quadrangulaire orienté de 11,2 m par 17,8 m. Dans les environs, il s’agit d’un plan assez caractéristique du XVIIIe siècle dans les environs et on le retrouve par exemple à la chapelle Saint-Malo en Réguiny, ou encore à celle de Saint-Marc à Bréhan. L’édifice est pourvu, assez classiquement, de deux accès, le premier à l’ouest et le second au sud. Ce dernier est entouré de deux baies quadrangulaires qui permettent de rythmer la façade sud de manière symétrique. Au-dessus de la porte ouest se trouve un petit clocher à l’impérial, assez rare pour la région.

Le petit clocher à l’impérial de la chapelle Sainte-Marguerite. Cliché: Victorien Leman, 2019.À l’est, la baie du chœur est pourvue d’un remplage présentant un motif de fleur de lys dans sa partie supérieure. Cette même baie présente d’ailleurs une archivolte en arc brisé et un ébrasement concave, de la même manière que l’encadrement des deux portes. Ces éléments architecturaux, ainsi que la gargouille animalière conservée à l’angle nord-est de l’édifice, sont en rupture avec les modes du XVIIIe siècle que l’on peut observer dans le secteur. Ainsi, à Saint-Marc en Bréhan et à Saint-Maudan en Crédin, le plein-cintre est privilégié aux XVIIe et XVIIIe siècles, tandis qu’à Saint-Malo, en Réguiny, la reconstruction de 1710 pourrait faire réemploi de l’arc surbaissé avec accolade surmontant l’accès sud.

L’église de Saint-Gérand cumule ces évolutions architecturales. En effet, le bras sud du transept conserve encore une porte du XVIe siècle en arc brisé avec archivolte à title="En architecture gothique, il s’agit d’un ornement saillant qui représente une crosse végétale, un bourgeon recourbé en volute ou une feuille stylisée." placement="left"crochets[/tooltips] décorée de feuilles de chou, tandis que la façade d’accueil, entièrement reprise au XVIIIe siècle, présente un portail d’accès en plein-cintre. Dans le cas de Sainte-Marguerite, on pourrait donc émettre l’hypothèse que les encadrements des portes et de la baie orientale soient des réemplois d’éléments architecturaux, attribuables aux XVe-XVIe siècles, d’une chapelle antérieure et remis en œuvre dans la chapelle actuelle au XVIIIe siècle. La documentation d’archives ne laisse, par ailleurs, présumer d’aucune campagne de travaux postérieure à la construction. On peut donc considérer que le bâtiment se présente, globalement, dans son état de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Un cas de déplacement de lieu de culte

Il est frappant de constater, dans le cas de la chapelle Sainte-Marguerite, que l’édifice cultuel est très éloigné de la fontaine qui porte le même vocable. Cette dernière se trouve en effet à 4 km au nord-est de la chapelle, au lieu-dit La Boulaie. S’il arrive que les fontaines soient placées à l’écart de la chapelle à laquelle elles sont associées, il est très rare que cette distance dépasse quelques centaines de mètres. Comment expliquer cet état de fait ?

Fontaine Sainte-Marguerite, vue de l’est. Cliché : Victorien Leman, 2019.Un premier élément de réponse se trouve dans les écrits de Joseph-Marie Le Mené qui rappelle que la chapelle Sainte-Marguerite se trouvait à l’origine, comme sa fontaine, au lieu-dit La Boulaie. D’après l’érudit, cette chapelle est mentionnée dès 1478 . Il évoque en effet le lieu-dit La Ville Jean, mais il faut vraisemblablement y voir une mauvaise transcription du toponyme Lanvieuzan, à proximité de La Boulaie, où se trouve encore la fontaine dédiée à Sainte-Marguerite. Par ailleurs, les éléments architecturaux réemployés dans l’édifice actuel peuvent correspondre à un bâtiment de la fin du XVe siècle. Il y a donc tout lieu de soupçonner une première fondation d’une chapelle dédiée à Sainte-Marguerite dans le courant du XVe siècle….

La fontaine qui existe encore à La Boulaie est composée d'un bassin carré et d'un fronton triangulaire surmonté d'une croix. Une niche creusée dans la façade interne accueille une statuette qui représente sainte Marguerite terrassant le dragon. On peut raisonnablement penser que la chapelle se trouvait sur le sommet de la colline dominant la fontaine, au sud. Or, l’observation du cadastre napoléonien révèle d’anciens sentiers, en cours d’abandon au milieu du XIXe siècle. La consultation de ces archives pour les parcelles concernées, qui correspondent au sommet de la colline où nous supposons se trouver l’ancienne chapelle Sainte-Marguerite, révèle des données intéressantes. En effet, si la microtoponymie n’évoque pas l’ancien emplacement d’une chapelle (parcelle 65 : « la Noé Gicquel » ; parcelle 65 bis : « la butte de la Noé Gicquel »), en revanche, le statut du terrain est évocateur : on précise que ces deux parcelles sont communes aux habitants de la Vieille Ville, La Boulaie, Lanvieuzan, Langonan, Clefrohan et Kerburel.

Ceci permet d’émettre une nouvelle hypothèse : la persistance du statut commun de la parcelle après la destruction de la chapelle Sainte-Marguerite au XVIIIe siècle. Les lieux-dits qui bénéficient de l’accès au terrain pourraient alors correspondre à ceux sur lesquels était prélevée l’ancienne dîme de la chapelle. On constate également que, comme nous le pressentions, l’ensemble de ces lieux-dits sont situés dans l’emprise de la forêt de Lanouée, telle qu’elle est visible sur la carte des Cassini (XVIIIe siècle). Tous ces éléments confortent l’hypothèse d’un lien entre le déplacement de la chapelle et la nouvelle mainmise forestière du duc de Rohan dans le but d’alimenter ses nouvelles forges.

BIBLIOGRAPHIE:

 

  • Le Mené Joseph-Marie, Histoire archéologique, féodale et religieuse des paroisses du diocèse de Vannes, 2 vol., Vannes, Galles, 1891-1894.
  • Leman Victorien, Commune de Pleugriffet (Morbihan). La chapelle Sainte-Marguerite : évolutions d’un complexe cultuel (XVe-XXe siècles), rapport tapuscrit, 2016.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité