Les Bretons et leur santé

Auteur : Thierry Fillaut / mars 2018
Avec une espérance de vie à la naissance de 77,7 ans pour les hommes et de 84,7 ans pour les femmes en 2015, les Bretons se rapprochent graduellement de la moyenne nationale (78,8 et 85 ans). En 150 ans, leur état de santé s’est notablement amélioré mais des problèmes persistent (mortalité évitable, inégalités sociales et infrarégionales), qui nécessitent des politiques régionales de santé appropriées.

Le poids des déterminants de santé

C’est moins le difficile accès aux soins que les conditions d’existence (pénibilité du travail, insalubrité de l’habitat, alimentation mal équilibrée, hygiène déficiente) qui expliquent la morbidité et la mortalité au début de la Troisième République. Si les bouffées épidémiques sont circonscrites localement, tel le choléra à Lorient et ses alentours en 1892 (231 morts), les maladies transmissibles restent des causes majeures de décès : la variole sévit toujours dans le Morbihan (1 770 morts en 1889) malgré la vaccine ; la typhoïde et la diphtérie touchent régulièrement les villes (quelque 900 décès cumulés à Nantes vers 1880).

Carte postale faisant référence à une chanson de de Théodore Botrel, racontant un accident suivi de l’intervention du  médecin. Les contes du lit clos, coll. E. Hamonic) - Cartolis

 Instruction sur le choléra en breton - Coll. Arch. Mun. Quimper

La fontaine de la Plomée à Guingamp en 1900. L’approvisionnement en eau potable se faisait jusqu’au début du XXe siècle grâce aux fontaines ou aux puits - Wikimedia- Petit

La donne change au cours du premier XXe siècle avec l’essor de l’hygiène publique (adduction d’eau et assainissement) et un meilleur suivi de la population, des mères et des enfants notamment. De l’ordre de 21 pour 1 000 habitants en 1900, le taux de mortalité tombe à 13 pour 1 000 en 1950. Les progrès concernent particulièrement les nourrissons : en 1900, 1 sur 6 mourrait avant son premier anniversaire ; 1 sur 40 en 1960. Mais il demeure un point noir : les « fléaux sociaux ». La Bretagne est la région où l’on meurt le plus par tuberculose dans les années 1930 et par alcoolisme dans les années 1960. Aujourd’hui encore, l’importance de la mortalité évitable avant 65 ans et la fréquence de certaines pathologies (cancers, maladies de l’appareil circulatoire) peuvent être mises en relation avec les modes de vie (conduites addictives, santé au travail, environnement…).

Une offre de soins longtemps insuffisante

Malgré un quadruplement de leur nombre en soixante-dix ans, les médecins demeurent, en 1965, toujours moins nombreux en Bretagne qu’en moyenne en France (8,4 médecins pour 10 000 habitants contre 11,7). De plus, ils se concentrent dans les villes principales. Dans le Morbihan, l’un des départements les moins médicalisés du pays, 40 % d’entre eux exercent à Vannes et Lorient en 1954. Avec la régionalisation de la formation (facultés de médecine à Rennes et Nantes puis à Brest), les installations se multiplient et un rééquilibrage s’opère progressivement : en 2000, 97 % de la population réside à moins de 5 km d’un généraliste.

Nantes, Hôtel-Dieu de Nantes, Grande Salle d’opérations (Femmes) - Cartolis

Bloc opératoire d’aujourd’hui - Groupe Hospitalier Bretagne Sud. www.chbs.fr

La situation était également délicate pour les établissements de santé alors que la population hésitait moins à se faire hospitaliser après 1945 (70 % des costarmoricaines accouchent à l’hôpital ou en clinique en 1960). Parce que beaucoup d’établissements n’étaient plus aux normes, il fallait les moderniser (plateaux techniques) et améliorer leur accueil. Un soutien financier de l’État était nécessaire ; la Bretagne en profitera dans les années 1960 et surtout 1970 (plan médico-hospitalier).

La région va ainsi peu à peu combler son retard : en 2012, la densité de professionnels de santé de premiers recours y est comparable à la moyenne, l’activité hospitalière légèrement moindre et le taux d’équipement en établissements médicosociaux supérieur. Mais de nouvelles tensions se font jour : non-remplacement de généralistes dans les zones moins attractives ; déficit croissant de certaines spécialités. En outre, les progrès observés ne concernent pas à l’identique tous les territoires, ni toutes les catégories sociales. Les écarts infrarégionaux (entre l’Est et l’Ouest, le littoral et l’intérieur) sont aussi importants que les écarts entre la région et la moyenne nationale.

hôpital de Pontchaillou à Rennes. L’hôpital pavillonnaire dessiné par Julien Ballé en 1908 Vue aérienne des hospices de Pontchaillou avec la chapelle. « La France vue du ciel… 1. Chapelle (démolie) ; 2. Cuisine (démolie) ; 3. Pavillon Laënnec ; 4. Pavillon Pointeau du Ronceray ; 5. Pavillon Legraverend (démoli) ; 6. Pavillon Le Bastard (démoli) ; 7. Pavillon Clemenceau ; 8. Pavillon Le Chartier ; 9. Pavillon Ballé ; 10. Les « petits ménages » (démolis) ; 11. Conciergerie (démolie) ; 12. Centre Eugène Marquis ; 13. Centre de rééducation fonctionnelle (dit aussi pavillon Leroy) ; 14. Internat. Phot. Ray, Delvert, Artaud père et fils « Gaby », Nantes, XXe s. - Archives de Rennes.

La santé, affaire régionale

Longtemps, les actions sanitaires et sociales sont restées de la compétence quasi exclusive des collectivités locales, municipalités (hôpitaux et hospices, bureaux de bienfaisance) et départements (asiles d’aliénés, enfance assistée). L’implication des élus était donc essentielle. Le rôle du conseil général fut ainsi déterminant pour faire du Finistère un département pilote en matière de lutte contre la tuberculose dans l’entre-deux-guerres.

Cette situation était décriée par les hygiénistes qui, dès le XIXe siècle, souhaitaient une régulation plus forte du pouvoir central. Si celle-ci se précise petit à petit, il faut attendre les années 1970 pour que la santé devienne pleinement l’affaire de l’État. La répartition des compétences au moment de la décentralisation en résulte : la santé à l’État ; le social aux collectivités territoriales. Parallèlement, s’affirme le rôle de décision et d’impulsion de l’échelon régional (réforme de l’administration des affaires sociales en 1977), un rôle conforté depuis par la création des agences régionales de santé (2010). Mais pour agir sur les déterminants de santé et réduire les inégalités infrarégionales, il faut concilier les besoins du terrain et les politiques nationales : c’est là un défi pour les instances de la démocratie sanitaire (conférences régionales et des territoires) et les collectivités locales (villes OMS, animation territoriale de santé soutenue par la Région).

CITER CET ARTICLE

Auteur : Thierry Fillaut, « Les Bretons et leur santé », Bécédia [en ligne], ISSN 2968-2576, mis en ligne le 19/03/2018.

Permalien: http://bcd.bzh/becedia/fr/les-bretons-et-leur-sante

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Liens vers des sites sur la santé

Épidémies :

Hygiène publique
Histoire de l'accès à l'eau potable à Quimper : de la borne fontaine à la distribution à domicile [2 pages]. Grenier de la mémoire sur le site de la ville de Quimper :    

Reportages sur le site Ina.fr

  • Les quadruplés de Vannes. Bretagne actualités, 19 janvier 1965 (maternité hop. Vannes) : www.ina.fr/video/RYC9711126472
  • Exercer la médecine à Sein. Situation à 12 ans d’intervalle (arrivée et départ en retraite du même médecin) sur l’ile de Sein
  • L'eau potable (Vannes), Bretagne actualités / ORTF - 28/02/1969 - 00h03m58s : www.ina.fr/video/RXF01017894

Bibliographie

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Filmographie

  • Le Guérisseur - Film de Yves Ciampi, 1954, 1 h 30. Avec Jean Marais, Danièle Delorme, Dieter Borsche.
    Résumé : À Dinan, l’histoire d’un médecin devenu magnétiseur.
    Fiche cinémathèque de Bretagne
  • L’Amour d’une femme - Film de Jean Grémillon, 1953, 1 h 45. Avec Micheline Presle, Massimo Girotti, Gaby Morlay.
    Résumé : Une femme médecin à Ouessant.
    Fiche cinémathèque de Bretagne

Proposé par : Bretagne Culture Diversité