Collecter la mémoire chantée

Autrice : BCD / mars 2026
La vitalité de la musique et du chant en Bretagne doit beaucoup à des collecteurs et collectrices, qui sont allés à la rencontre de musiciens et de musiciennes, de chanteuses et de chanteurs traditionnels et continuent de le faire aujourd’hui.

En 1959, Claudine Mazéas, une jeune femme passionnée de culture bretonne, se rend à Canihuel (Côtes d’Armor) pour enregistrer Marie-Josèphe Bertrand, une chanteuse au répertoire exceptionnel, qui fut sabotière avant de tenir un petit bistrot. Mme Bertrand lui chante notamment la gwerz de « Skolvan », un long récit chanté dont certains passages se retrouvent presque mot pour mot dans un manuscrit gallois du XIIe siècle. Claudine Mazéas fait partie de ces collectrices et collecteurs insatiables qui oeuvrent de longue date à conserver la mémoire orale en Bretagne. Dès les années 1810-1820, en effet, des érudits se lancent à la recherche d’anciennes complaintes. Parmi eux, le folkloriste Paul Sébillot qui collecte des centaines de chansons, surtout en Haute-Bretagne. Cette démarche s’inscrit dans un vaste mouvement européen, qui s’intéresse à la sauvegarde de la mémoire populaire.

À la fin du XIXe siècle, dans le pays de Quimperlé, Théodore Hersart de La Villemarqué collecte ainsi des chants en breton, qu’il réunit dans un recueil devenu une référence : le Barzaz Breiz. De son côté, François-Marie Luzel enquête dans le Trégor et se tourne vers une informatrice exceptionnelle : Marc’harid Fulup, véritable « phénomène » de la tradition orale. Cette femme ne sait ni lire ni écrire mais connaît 300 à 400 chansons par cœur ! La plupart des collecteurs transcrivent les paroles des chansons dans de petits carnets et ceux qui savent écrire la musique le font, autant que possible, sur des partitions.

Un appareil extraordinaire

L’arrivée du phonographe, l’ancêtre de l’enregistreur moderne, révolutionne la pratique de collecte. C’est grâce à cet appareil que la célèbre Marc’harid Fulup est enregistrée au début du XXe siècle. Il est également utilisé par le médecin Léon Azoulay qui, à l’Exposition universelle de Paris en 1900, recueille des chants et des témoignages, en breton et en gallo : il s’agit des plus anciens enregistrements connus dans ces langues. C’est aussi grâce à un phonographe plus moderne que, durant l’été 1939, deux enquêtrices du musée de l’Homme, Claudie Marcel-Dubois et Jeanine Auboyer, accompagnées du linguiste François Falc’hun, entreprennent une grande enquête de folklore musical en Basse-Bretagne. Réalisée auprès de 123 personnes rencontrées dans une vingtaine de bourgs du Morbihan et du Finistère, cette enquête permet de recueillir pas moins de sept heures de musique enregistrée, 437 photographies, 23 minutes de film muet, et produit des centaines d’archives textuelles.

Collecte tous azimuts

Dans l’après-guerre, et surtout à partir des années 1970, la collecte connaît un nouvel élan. Elle est portée par le renouveau de la culture bretonne et facilitée par un outil maniable et fiable : le magnétophone. De nombreux jeunes gens s’en emparent pour enregistrer du chant traditionnel. C’est le cas d’Albert Poulain qui, dès le début des années 1960, commence un collectage musical intensif dans le pays de Redon. Erik Marchand, artiste récemment décédé, débarque quant à lui en Centre-Bretagne : il s’installe chez le chanteur Manu Kerjean et collecte auprès de lui de nombreux chants à danser. L’association Dastum, créée en 1972  possède aujourd’hui des milliers d’archives (enregistrements sonores, manuscrits, photographies) sur le patrimoine oral, dans lesquelles puisent aujourd’hui les jeunes pousses de la musique bretonne. 

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