Le Combat des Trente 

Auteur : Frédéric Morvan / décembre 2016
Ce combat est l’un des épisodes les plus célèbres de la guerre de Succession de Bretagne et donc de la guerre de Cent Ans. Il oppose les partisans de deux prétendants au trône ducal dans un duel rendu célèbre par les chroniqueurs français, qui en ont fait un modèle de l’esprit chevaleresque.

Une guerre pour un bel héritage : le duché de Bretagne

Dix ans avant ce combat, à la mort sans enfant du duc Jean III de Bretagne, une querelle pour lui succéder s’était déclarée entre sa nièce, Jeanne de Penthièvre, fille unique de son premier frère, Guy de Bretagne, seigneur de Penthièvre, et Jean de Bretagne, comte de Montfort-l’Amaury (près de Paris), second frère de Jean III.
Par l’arrêt de Conflans (7 septembre 1341), le roi de France choisit Jeanne car elle était l’épouse de son neveu, Charles de Blois. Jean de Montfort se rebella et reconnut comme roi de France le roi d’Angleterre, Édouard III.
Emprisonné par le roi de France, il réussit à s’enfuir mais mourut peu de temps après. Édouard III en profita pour se proclamer régent du duché au nom du fils de Jean de Montfort (qui n’avait que six ans). Il était alors le plus fort : ses armées avaient écrasé celles du roi de France à Crécy (1346) et celles de Charles de Blois à Cadoret (1345), et surtout à La Roche-Derrien (1347) où Charles avait été fait prisonnier. Tous étaient épuisés. Les batailles et la peste noire de 1349 avaient décimé les combattants. Les blésistes se replièrent dans les châteaux qu’ils tenaient surtout dans le nord de la Bretagne. Édouard III distribua à ses capitaines et à quelques nobles bretons montfortistes les châteaux qu’il tenait surtout au sud.

Un duel de garnisons

Le but des blésistes en 1351 est de prendre le château de Ploërmel, la clé du sud de la Bretagne, alors tenu par leurs ennemis. Le chef des blésistes, Jean de Beaumanoir, maréchal de Bretagne, réunit ses meilleurs hommes dans le château de Josselin, place forte essentielle que lui a confié Marie de La Cerda, comtesse de Porhoët et d’Alençon, cousine de Charles de La Cerda, connétable de France, gendre de Jeanne de Penthièvre et favori du roi de France.
Comme l’heure n’est plus à la bataille rangée, il lance un défi au capitaine de Ploërmel, un certain Bembro, sans doute un Anglais, et lui propose de combattre dans un tournoi à l’imitation des chevaliers de la Table ronde.
Bembro accepte et fixe le nombre de combattants : trente dans chaque camp. Le jour et le lieu du combat sont arrêtés : ce sera le samedi avant le quatrième dimanche de Carême, soit le 26 mars 1351, près du chêne sur la lande de Mi-Voie, à égale distance des deux châteaux.

Combat des Trente (1351). Gravure originale en taille-douce d’après Bellangé gravée par Levy, 1844 Source : http://www.infobretagne.com/images/combat-des-trente_1.jpgLe jour convenu, les soixante hommes d’armes (en fait plus, voir la liste) entendent la messe. Jean de Beaumanoir, dans un souci de piété, décide de jeûner. Les hommes arrivent à cheval, mais entrent à pied et en armure dans le champ clos délimité par des armes fichées en terre. Ils ne doivent pas en sortir sous peine de déshonneur.

Un combat mémorable

Le combat commence par une mêlée confuse à « corps à corps, mains à mains ». Dès le premier choc, les blésistes perdent trois hommes et plusieurs blessés. Un repos, pendant lequel les combattants se désaltèrent en buvant du vin d’Anjou, leur permet de se refaire des forces.
Dès la reprise du combat, Bembro transpercé par la lance d’Alain de Keranrais s’effondre, mort. Croquart, mercenaire allemand, le remplace pour commander les montfortistes. Il décide d’adopter la tactique du combat en ligne, chacun étant ainsi protégé sur ses flancs. La bataille se livre « à volonté », soit à mort. Trois blésistes sont tués, puis quatre montfortistes.
Beaumanoir blessé demande alors à boire, Geoffroy du Bois lui répond la phrase célèbre « Bois ton sang, Beaumanoir et la soif te passera ». Ragaillardi, Beaumanoir relance ses hommes mais Croquart met habilement les siens en hérisson. La réplique se fait par enveloppement, mais le mur d’acier résiste. Guillaume de Montauban prend alors un cheval (ce qui est permis) et se précipite sur le hérisson, renversant dix ennemis. Plusieurs sont tués. Les blésistes s’engouffrent dans la brèche et les montfortistes sont « déconfités ». Beaumanoir et ses hommes sont déclarés vainqueurs.

Au final on compte entre 15 et 26 morts : entre 10 et 17 du côté montfortiste et entre 5 et 9 du côté blésiste.

 En arrière-plan les deux villes et au centre le chêne. A gauche les blésistes portent la croix noire bretonne et sont armés de lances, sauf Beaumanoir (en bleu) qui brandit une épée. La scène se passe au moment où Brandeburg (croix rouge anglaise) reçoit un coup de la lance de Keranrais au visage Crédit : Le combat des Trente, Paris, Bibliothèque nationale de France, manuscrit français 8266, Histoire de Bretagne de Pierre Le Baud, vers 1480, folio 240

Un combat pour rien

Malgré cette victoire, suivie d’un siège de plusieurs mois, Ploërmel n’est pas prise par les blésistes. Rejoints par les troupes du roi de France, ils tentent de prendre l’avantage lors de la bataille de Mauron, où ils seront massacrés (14 août 1352). Une guérilla s’installe en Bretagne pendant plus de dix ans. Il faut attendre la bataille d’Auray, le 29 septembre 1364, et la défaite définitive des blésistes pour que Jean de Montfort devienne Jean IV, duc de Bretagne.
Ce combat, célébré par Jean Froissart et par Théodore de La Villemarqué, devient le symbole de l’héroïsme chevaleresque.

Bibliographie

  • Fréminville Christophe-Paulin de La Poix, chevalier de, Le Combat des Trente, poème du XIVe siècle transcrit sur le manuscrit original, conservé à la Bibliothèque du Roi, et accompagné de notes historiques, Brest, Lefournier et Deperiers, 1819.
  • Brush Henry Raymond, « La Bataille de trente Anglois et de trente Bretons », Modern Philology, 9, 1911-12, p. 511-44 ; 10, 1912-13, p. 82-136.
  • Gicquel Yvonig, Le Combat des Trente, Épopée au cœur de la mémoire bretonne, Spézet, Coop Breizh, 2004.
  • Morvan Frédéric, La Chevalerie au temps de Du Guesclin (1341-1381), Vannes, Centre d’Histoire de Bretagne, 2016.
  • Nadot Sébastien, Rompez les lances ! Chevaliers et tournois au Moyen Âge, Paris, Autrement, 2010.
  • Sumption Jonathan, The Hundred Years War. Volume 2: Trial by Fire, University of Pennsylvania, Philadelphia, 1999.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité