Le conte en Bretagne

Auteur : Fañch Postic / novembre 2016
En Bretagne, le conte a, jusqu’aux années 1870, souffert de l’intérêt essentiellement axé sur les gwerzioù auxquelles les milieux lettrés reconnaissaient un intérêt esthétique, historique et qui, surtout, apparaissaient comme une spécificité bretonne : les contes bretons étaient bien trop proches de ceux de Perrault ou de Grimm. La collecte du conte fut donc plus tardive et moins active que celle des chants. Le mouvement de renouveau des années 1970 fut aussi d’abord musical et chanté et le conte dut attendre le début des années 1980 pour être remis à l’honneur par une nouvelle génération de conteurs.

Les gwerzioù d’abord

La priorité donnée aux gwerzioù explique, pour une part, que la Bretagne ne se soit pas dotée, dès le début du XIXe siècle, à l’exemple des Contes de l’enfance et du foyer des frères Grimm, de recueils de contes. Les quelques récits recueillis par Aymar de Blois (1760-1852) et madame de Saint-Prix (1789-1869) vers 1820-1830 resteront inédits, tout comme ceux notés en breton par La Villemarqué (1815-1895) vers 1840 qui constituent pourtant une première en la matière.

La recherche du pittoresque

Pour Corentin Tranois (1799-1873), Émile Souvestre (1806-1854), qui publie son Foyer breton en 1844, Alfred Fouquet (1807-1875), Ernest du Laurens de la Barre (1819-1881), Amable Troude (1803-1885) et Gabriel Milin (1822-1895), entre autres, les contes se doivent, à l’exemple des chants du Barzaz-Breiz de La Villemarqué, d’être « toilettés » avant d’être portés à la connaissance d’un public nécessairement lettré. Selon un procédé littéraire répandu, les récits sont souvent mis en scène pour les insérer dans le cadre d’une Bretagne pittoresque. Elvire de Preissac, comtesse de Cerny (1818-1899), malgré des textes également remaniés, constitue une exception.

L’âge d’or de la collecte

Il faut attendre la fin des années 1860 pour que François-Marie Luzel (1821-1895) applique une méthode plus rigoureuse de collecte et de publication : ses Contes bretons (1870) marquent, en France, le début d’une approche « scientifique » et ouvrent un âge d’or de la collecte et de l’édition dont le grand homme est Paul Sébillot (1843-1918). Initié par Luzel, ce dernier non seulement effectue en Haute-Bretagne une collecte d’une abondance et d’une qualité exceptionnelles, mais joue au plan national et international un rôle de premier ordre dans la connaissance et la diffusion de la littérature orale. Il contribuera à faire de la Haute-Bretagne l’une des régions les mieux dotées : ses travaux y seront complétés par ceux d’Adolphe Orain (1834-1918), Oscar Havard (1845-1922), François Duine (1870-1924), etc.



Luzel, Sébillot et Renan
 

En 1884, Sébillot, à gauche, pose avec Luzel, à droite, et lʼécrivain Ernest Renan : trois personnalités qui ont fait accéder la littérature orale au rang d’objet d’études scientifique. Auteur d’une impressionnante collecte, Sébillot élabore également les premiers outils de recherches (questionnaires, bibliographies...), publie des ouvrages de synthèse, lance, en 1881, la collection des «Littératures populaires de toutes les nations», l’une des grandes collections de littérature orale, crée la Société des Traditions Populaires et, en 1886, la revue du même nom. Il peut être considéré comme le père d’une ethnographie française où la Bretagne joue un rôle prépondérant.

 

Folklore et mouvement breton

Dans un Pays vannetais quelque peu délaissé par les grands collecteurs, l’intérêt est plus tardif : Pierre-Marie Lavenot (1836-1895), Jérôme Buléon (1854-1934), François Cadic (1864-1929), Zacharie Le Rouzic (1864-1939), Joseph Frison (1887-1968), et Yves Le Diberder (1887-1959) effectuent de belles collectes. Plus « militants », certains d’entre eux affichent le souci de maintenir vivante une culture orale menacée comme la langue.
L’entre-deux-guerres marque un arrêt des collectes : Christophe Jezegou (1864-1953), Yvon Crocq (1885-1931), Jean Le Page (1881-1936, Yann ar Floc’h), Erwan ar Moal (1874-1957, Dirnador), Claude Le Prat (1875-1926, Klaoda ar Prat), etc., s’inspirent parfois de la tradition populaire pour créer une œuvre en langue bretonne, ce qui leur permet d’échapper aux critiques d’un mouvement breton pour lequel les « contes enfantins » (Manifeste de Gwalarn, 1925) représentent une littérature passéiste dont il convient de s’affranchir.

Dans les années 1950, des collectes reprennent dans un cadre scientifiquement défini : Ariane de Félice (1921- ?) en Brière et Geneviève Massignon (1921-1966) en Brière et Trégor font une belle moisson. L’instituteur Marcel Divanac’h (1908-1978) collecte quant à lui en pays bigouden.

« Le conte n’existe que par le conteur » (Pierre-Jakez Hélias, Le Quêteur de mémoire)

Contes de Basse-Bretagne (couverture), François Cadic (textes choisis par Paul Delarue) éd. Érasme, ‎ 1955.
Si le conte oral suppose bien un conteur et un auditoire, il faut attendre 1869 pour que Luzel dresse le portrait de Marguerite Philippe (Marc’harid Fulup), conteuse et chanteuse née en 1837, sa principale informatrice. C’est, semble-t-il, une première en France. À sa suite, l’on prend l’habitude – qui est toutefois loin d’être systématique – de mentionner les sources auxquelles on a eu recours. Un bref portrait de Marguerite Courtillon par Adolphe Orain, quelques indications de Sébillot ou de l’abbé Cadic sur leurs informateurs, on ne dispose en définitive que de peu d’éléments sur les conditions d’apprentissage d’un répertoire et de sa transmission, sur les occasions et les manières de conter. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les enquêtes scientifiques d’Ariane de Félice ou de Geneviève Massignon apporteront des informations plus précises.

Un art verbal

Mais, jusqu’au milieu des années 1970 encore, l’intérêt de la plupart des collecteurs et chercheurs se focalise sur les textes : la « littérature orale » est d’abord « littérature ». Or, l’apprentissage, la mémorisation, la transmission des contes se font selon un mode oral qui suppose des techniques spécifiques et un cadre particulier (veillées, etc.). La prise en compte du contexte comme partie intégrante du conte sera l’un des principaux apports des années 1970 à l’étude de la littérature orale. Interrogé, entre autres, par Donatien Laurent, Jean-Louis Rolland (1904-1985) nous donne de précieuses informations sur la façon dont il a appris les contes, dont il les mémorise et dont il les perçoit. Il a même son idée sur leur origine. Cela nous laisse simplement subodorer ce que furent toute la richesse et la subtilité de l’art du conte.

Les conteurs modernes ont pris la relève et permettent ainsi au public de découvrir une partie de la matière culturelle de Bretagne. Photo Rémy Cochen.

Collectage

Le mouvement de renouveau des années 1970, d’abord musical, touchera plus tardivement le conte. À l’occasion, les conteurs se font également collecteurs, à l’image de Jude Le Paboul (1920-2001) ou d’Albert Poulain (1932-2015). Cet intérêt nouveau a conduit, depuis les années 1980, à l’édition ou la réédition de nombreux recueils de contes inédits ou difficilement accessibles. Festivals, veillées, heures du conte, etc., font appel à une nouvelle génération de conteurs, professionnels ou bénévoles, qui s’attachent à maintenir et valoriser l’art verbal du conte. On constate toutefois que peu content encore en breton ou en gallo et peu reprennent les grands contes de tradition orale.

Bibliographie

  • BELMONT Nicole, La poétique du conte, essai sur le conte de tradition orale, Paris, Gallimard, 1999.
  • BRU Josiane, Le repérage et la typologie des contes populaires. Pourquoi ? Comment ?, Bulletin de liaison des adhérents de l’AFAS, n° 14, automne 1999.
  • DELARUE Paul et TENEZE Marie Louise, Le catalogue du conte populaire français, I, 1957, II, 1964, III,1976, IV, 1985, VI 2000 (avec BRU Josiane).
  • VALIERE Michel, Le conte populaire. Approche socio-anthropologique, Paris, Armand Colin, 2006.
  • VELAY-VALENTIN Catherine, L’histoire des contes, Paris, Fayard, 1992.
  • Musique Bretonne n°209 (juillet-août 2008), numéro spécial sur le conte.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité